Ombre & Plumes – 2 – Carmen

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D’ombre et de plumes

2

Carmen


L’agitation des quartiers portuaires se dissipait petit à petit à mesure que Thrista avançait dans les rues d’Eneleïa ; le quartier est vers lequel il se dirigeait était comparativement beaucoup plus calme. Seuls quelques passants s’y baladaient tranquillement. Cela s’expliquait par le fait que la partie est de la ville était principalement composée d’habitations et de résidences ce qui avait pour effet de n’attirer que très peu les touristes. L’adolescent aperçut quelques locaux en train de décorer le bord des rues et les façades des bâtiments de draps et de fleurs aux multiples couleurs. Cela contrastait avec la clarté des murs qu’ils recouvraient, ces derniers étant majoritairement marron ou blanc-beige dépendamment qu’ils soient en pierre ou en bois. Thrista savait que les habitants profitaient de ce moment de répit et de calme pour se préparer à la tempête qui allait venir avec le début du festival deux jours plus tard. Lui même avait décidé de revenir quelques jours avant pour se donner le temps de flâner dans les rues alors que celles-ci étaient encore relativement peu en proie à l’agitation. Il pouvait cependant déjà sentir la tension qui montait à l’approche de la célébration du mariage princier, tous attendaient l’annonce du début des trois jours de célébration pour se laisser aller à la joie et à l’ivresse. Il passa par l’une des nombreuses rues secondaires, déjà peu fréquentées par les locaux et encore moins par les touristes, et se retrouva devant une petite bâtisse faite de bois et dont l’enseigne usée par le temps mais toujours bien lisible indiquait le nom : En Carménie.
Malgré sa taille peu imposante, encore réduite par les deux hautes résidences s’élevant de chaque côté, la réputation de l’établissement n’avait rien à envier aux autres auberges. Elle était réputée chez les connaisseurs comme l’une des meilleurs du coin, une des perles cachées d’Eneleïa grâce à popularité de son plat spécial préparé par la patronne elle même. Un excellent minestrone avec courgettes, carottes, pâtes, viandes hachées et quelques dizaines d’épices et autres ingrédients gardés secret. Cette seule pensée du jeune homme suffit à lui mettre l’eau à la bouche, cela faisait tellement longtemps qu’il n’avait pas goûté à la cuisine de Carmen. C’est là que Thrista comptait loger le temps de son séjour car il connaissait bien la patronne, une petite bonne femme approchant de la cinquantaine et dont les cheveux couleur rouille commençaient tout juste à grisonner. C’était l’endroit où il avait séjourné à chaque passage dans la ville portuaire avec son père et il en gardait d’excellents souvenirs. C’était aussi là qu’il avait passé ses quelques jours avant de quitter le continent au début de son périple. Le jeune homme se dirigea donc droit vers l’enseigne au fougueux cheval de noir et de blanc qui semblait avoir été repeinte depuis la dernière fois. Les rideaux étaient tirés aux fenêtres, signe que l’établissement ne rouvrirait qu’au prochain repas, mais il poussa la porte sans la moindre hésitation et entra. Il ne fut pas surpris de voir la pièce déserte, par une journée pareille et à ce moment de l’après midi il était tout à fait normal de n’y trouver personne : tout bon touriste s’était déjà éclipsé depuis un moment. Il salua tout de même dans le vide, plus pour signaler sa présence à quiconque serait dans l’arrière cuisine que pour s’introduire réellement, mais fut surpris d’entendre une voix familière lui répondre du fond de la salle.
« Bienvenue à vous, entrez, entrez ! Je suis à vous tout de suite ! »
Thrista n’avait pas eu le temps de s’habituer à la pénombre mais dès qu’il entendit la voix il ne put s’empêcher de sourire. Nul besoin de ses yeux pour savoir qui venait de lui répondre. Il s’avança et dut attendre d’être au milieu de la pièce avant que ses yeux ne se soient entièrement habitués à l’espèce de pénombre qui y régnait pour apercevoir la petite silhouette penchée au dessus d’une table.
« Bonjour ! s’exclama-t-il à nouveau, toujours en souriant. Je ne t’avais pas vu Carmen, je croyais qu’il n’y avait plus personne. C’est fou, j’ai l’impression que rien n’a changé depuis la dernière fois !
– Ah ! Oui, je suis désolé pour l’obscurité. Je profite de l’absence momentanée de tout le monde pour faire un peu de ménage et je ne supporte pas de le faire avec le soleil qui me tape dessus. En plus il fait une de ses chaleurs aujourd’hui ! On est bien mieux à l’intérieur, répondit-elle tout en continuant de s’affairer sur la table qu’elle s’efforçait de faire reluire. Mais, nous connaissons nous ?, demanda-t-elle enfin en relevant la tête en souriant, l’air satisfait.
– Eh bien ? Tu ne te souviens pas de moi ? Remarque cela fait un moment que l’on ne s’est pas vu, concéda le jeune homme. »
La dénommée Carmen s’approcha alors de plus près pour l’observer, elle resta ainsi à le regarder, les sourcils froncés par dessus ses yeux gris, pendant quelques secondes. Le sourire du jeune homme s’agrandit lentement alors qu’il attendait que la patronne de l’auberge le reconnaisse enfin. Il avait bien changé depuis la dernière fois, plus grand d’au moins dix bon centimètres, les épaules plus larges, ses cheveux sombres avaient poussé, ils lui arrivaient à présent au milieu des oreilles alors qu’il les avait toujours gardé très courts auparavant. Bref il était presque méconnaissable. Presque, car la femme fronça soudain les sourcils.
« Tes yeux…, murmura-t-elle, oui ! Je m’en souviens ! Thrista ! Mes dieux ! Je ne t’avais pas reconnu ! Comme tu as changé… Combien de temps cela fait-il ? Un an ? Deux peut-être ? », demanda-t-elle alors que son sourire, disparut au profit d’un froncement de sourcil un moment auparavant, reparaissait à présent.
– C’est bien moi, acquiesça le jeune homme, toujours le sourire aux lèvres.
– Mes dieux, cela fait tellement longtemps…, murmura Carmen avant de franchir la distance les séparant en quelques pas et de le prendre dans ses bras.  »
Malgré sa petite taille la quinquagénaire possédait une force hors du commun, cela, couplé à un caractère et une volonté de fer, lui permettait de toujours parvenir à ses fins. Thrista eu un instant le souffle coupé mais lui rendit ensuite son embrassade avec joie, heureux de la retrouver après tout ce temps. Dès sa première visite à Eneleïa avec son père, ce dernier lui avait présenté l’aubergiste, une vieille connaissance à lui, et le jeune homme s’était attaché à cette bonne femme au caractère bien trempé mais à la gentillesse sans pareille. Visiblement l’attachement avait eu lieu dans les deux sens car Thrista vit une larme rouler sur la joue parsemée de taches de rousseur de l’aubergiste alors que celle-ci le relâchait enfin. Elle lui fit un sourire avant de se retourner pour se moucher légèrement et essuyer sa joue.
« Comment m’as-tu reconnu aussi vite ?, demanda-t-il alors, curieux de savoir car le jeune homme espérait pouvoir la faire marcher un peu plus longtemps avant de lui dire.
– Ce sont tes yeux, répondit-elle en se tournant à nouveau vers lui, tu as beau avoir grandi, tu as toujours le même regard que ton père quand il était jeune. »
Thrista acquiesça à nouveau. Elle n’était pas la première à lui dire qu’il ressemblait à son paternel.
« Tu sais, reprit Carmen avant qu’il n’ouvre la bouche, je pensais vraiment que tu courrais à ta perte en voulant partir aussi loin… Tu n’étais qu’un enfant, trop jeune pour ce genre de choses… Mais apparemment je me trompais, puisque te voila revenu en pleine forme ! »
Le jeune homme pu voir l’éclair d’inquiétude qui passa dans l’œil de la patronne de l’auberge et imagina aisément tout le souci qu’elle avait pu se faire pour lui, aussi fit-il un grand sourire. Ce périple n’avait en effet pas toujours été simple, au contraire, il avait fait face à des situations dangereuses plus d’une fois, mais il était revenu sain et sauf et, il l’espérait, plus fort. C’était tout ce qu’elle avait besoin de savoir.
« Oui. J’ai eu la chance de voyager en bonne compagnie, dit-il en posant sur l’épaule de l’aubergiste une main rassurante.
– Tant mieux alors. »
Carmen sursauta soudain, semblant se souvenir de quelque chose d’important.
« Que je suis bête ! Je ne t’ai toujours rien proposé ! Je suis là à discuter avec toit depuis tout à l’heure et je ne remplis même pas mon rôle d’hôtesse… s’exclama-t-elle en se donnant une légère tape sur la tête. Veux-tu quelque chose à manger ? Tu dois être affamé après ce long voyage…
– Ne t’inquiète pas, les repas étaient très bon à bord du Leikan ! répondit Thrista avec un petit sourire. Mais je t’avouerai que je ne suis pas contre un petite collation, si tu as quelque chose de simple bien sur ! ajouta-t-il immédiatement, ne voulant pas la faire se déplacer pour rien.
– Bien sur mon choux ! s’exclama Carmen en lui adressant un clin d’œil avant de se diriger vers la cuisine, j’ai toujours quelque chose pour toi ! Oh ! Et assied toi où tu veux, j’en ai pour deux minutes. »
Thrista ne répondit pas mais s’installa à une table non loin, posant sa besace et sa cape à ses pieds et profitant de l’absence de l’aubergiste pour jeter un regard à son établissement. L’auberge paraissait minuscule de l’extérieur mais une fois à l’intérieur elle dégageait, grâce à son aménagement intelligent et efficace, une impression d’immensité. Plusieurs chandeliers pendaient du plafond haut, loin au dessus de la tête, aucune cloison ne venait entraver la vue des clients, seules quelques énormes poutres en chêne massif soutenaient le tout de ci de là. On aurait dit l’intérieur d’une église faite de bois au lieu de pierre. Thrista entendit Carmen siffler depuis l’arrière cuisine et ne put empêcher un petit rire. Cela lui rappelait de nombreux et bons souvenirs. Peu avait changé depuis son dernier passage, la seule différence qu’il pouvait apercevoir était le nombre de tables qui avait légèrement augmenté et l’apparence de la salle, tout semblait comme neuf. L’adolescent savait cela du à la grande attention que l’aubergiste prenait à astiquer, rénover et conserver son mobilier mais il ne pouvait s’empêcher d’être impressionné. Son ventre grommelait son insatisfaction lorsqu’il aperçut la petite femme revenir vers lui les bras chargés d’un large plat recouvert de nourriture.
« Ne t’inquiète pas, c’était sur le feu et le reste je l’ai pris dans les placards, rien de bien compliqué. Je comptais moi-même manger de toute façon, expliqua-t-elle avant que le jeune homme en puisse protester. »
Thrista se contenta donc d’accepter silencieusement, préférant ne pas énerver son hôte en protestant car il la savait extrêmement persuasive quand elle le voulait. Il se servit donc de la viande grillée dans une assiette et commença à la déguster. Il mangèrent un moment en silence, le jeune homme piquant dans tous les plats disposés devant lui, mangeant des biscuits secs, des légumes, de la viande, des fruits et du fromage avec grand plaisir et grand appétit. Carmen elle dégustait une soupe à ce que Thrista pouvait dire et semblait grandement l’apprécier. Le jeune homme en déduisit que ce devait être la célèbre ragoût de poisson de Wlad, le cuisinier habituel de l’établissement.
« Comment se fait-il que tu sois déjà de retour ? Je croyais que tu n’avais prévu de revenir que pour le tournoi… s’enquit enfin la patronne avec un soupir de contentement en reposant son bol vide sur la table.
– A vrai dire j’ai changé d’avis, commença-t-il en prenant une dernière bouchée de son morceau de viande, au cours de mon voyage j’ai eu l’occasion de voir d’innombrables choses et de rencontrer de nombreuses personnes. J’ai appris énormément, seul mais aussi avec des compagnons de voyage que j’ai pu rencontrer. Mais je crois que lorsque j’ai appris pour le mariage j’ai réalisé qu’Ore me manquait et qu’il était temps de rentrer.
– Oh ! s’exclama Carmen avec un petit sourire en coin, ton retour n’est donc pas une simple coïncidence, tu es bien revenu pour voir la princesse !

– Oui. Répondit Thrista, tentant de ne pas rougir. Je ne pouvais pas louper ça… »
Carmen le regarda un long moment avec attention, le fixant de ses prunelles vert-de-gris, avant de sourire en hochant la tête, comme si elle approuvait silencieusement ce qu’elle venait juste de penser.
« Eh bien en tout cas, tu as bien raison ! dit-elle en prenant une gorgée de son verre d’eau. Tu ne peux pas savoir à quel point ça me fait plaisir de te revoir ! Combien de temps comptes-tu rester cette fois ? Demanda-t-elle. Le temps du mariage j’imagine.
– Oui, le temps de la célébration, acquiesça Thrista.
– Eh bien mon humble auberge t’est ouverte autant de temps que tu le souhaite, tu es le bienvenu ! s’exclama-t-elle en désignant l’établissement de la main. »
Elle se leva ensuite et, une fois s’être assurée que le jeune homme n’avait plus faim, ramena le plateau en cuisine avant de revenir presque immédiatement. Thrista s’était levé et regardait à nouveau autour de lui lorsqu’elle reparut à ses côtés.
« Viens, je vais te montrer ta chambre. Je dois en avoir une ou deux de libre au deuxième qui sont très calmes et très confortables si cela te convient.
– Tout ce que tu auras à me proposer, tu sais que je ne suis pas difficile. Et puis je me sens toujours bien ici. »
Le jeune aperçut les joues de la femme rosir légèrement à son compliment alors qu’elle passait devant lui pour le guider jusqu’à ses quartiers le temps de son séjour. Elle attrapa au passage une clé sur un large tableau de bois fixé au mur. Ce dernier était presque vide, ce qui indiquait que l’établissement était quasiment complet, pourtant tout était silencieux et le jeune homme n’avait vu personne depuis son arrivée. Il en déduit que les clients devaient soit être en train de faire la sieste soit en train de flâner dans les rues d’Eneleïa. De plus l’heure du repas n’étant pas encore arrivée, tout était et resterait calme un moment. Lorsqu’il eu fait le tour de la pièce et déposé ses affaires à côté de son lit le jeune homme redescendit dans la grande salle, fermant la porte à clé par sécurité. Il retrouva la patronne en train de nettoyer les différentes tables tout au fond de la salle.
« Tu as eu le temps de t’installer ?, demanda-t-elle en lui adressant un sourire sans s’interrompre dans sa tâche.
– Oui, merci, répondit Thrista en hochant la tête. D’ailleurs, combien te dois-je pour la chambre ? »
L’adolescent ne put même pas le temps d’insister tant le refus de l’aubergiste fut immédiat et catégorique, elle refusait de faire payer un ami de longue date qui logeait dans son établissement et il n’allait pas l’en dissuader. Thrista ne put que se résoudre à accepter la décision de la patronne avec un léger soupir, il savait qu’insister était peine perdue. Aussi préféra-t-il proposer son aide pour les tâches ménagères, ce que Carmen accepta avec plaisir après un court débat. Le jeune homme se mit donc immédiatement au travail, assistant la petite femme dans son travail. Ils discutèrent ainsi pendant les quelques heures qui suivirent, astiquant les surfaces boisées, récurant le sol et disposant les couverts sur les tables pour le repas du soir. Le jeune homme raconta à son hôte les nombreuses découvertes et rencontres qu’il avait pu faire au cours de son périple, notamment sur Simériah, terre que Carmen n’avait jamais visitée jusqu’à présent.
Lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin la nuit tombait déjà et, à travers les fenêtres dégagées pour laisser entrer la lumière affaiblie du soleil, on pouvait apercevoir les rues commençant s’illuminer et à se remplir de curieux. Les chars, en préparations pour le défilé depuis de longues semaines déjà, étaient sur le point d’être achevés et prenaient enfin véritablement forme. De nombreux badauds venaient en observer l’apparence. Quelques clients commencèrent à affluer et Thrista aperçu Wlad qui rentrait visiblement de sa pause de l’après-midi alors qu’il montait en direction de sa chambre. Le jeune homme se résolut à aller le saluer plus tard et prit sa cape avant de se diriger vers la porte. Une fois dehors il se dirigea vers le nord de la ville, il aurait tout le temps de visiter les quartiers sud et ouest ainsi que ceux du palais lors des prochains jours. Le jeune homme préféra la tranquillité du nord de la ville au vacarme croissant dont il savait faire preuve le sud dernièrement. Cela lui permit de réfléchir à ce qu’il allait bien pouvoir faire à partir de maintenant, par où il allait commencer son voyage en terre d’Ore et quels allaient être ses objectifs à présent. Il marcha ainsi, perdu dans ses pensées, se laissant guider par ses pas, jusqu’à ce que la nuit tombe définitivement, rencontrant ici et là bateaux, guerriers géants et autres dragons faits tout de bois qui attendaient patiemment leur heure de gloire lors du défilé ayant lieu le surlendemain. Lorsque les dernières lueurs du soleil s’éteignirent derrière l’horizon il se décida à rentrer à l’auberge, la journée avait été longue et il aspirait à un bon repos avant de se lancer dans les festivités qui animeraient la ville dès l’aube.
Le jeune homme observait les étoiles en marchant et remarqua qu’une des constellations de la voûte céleste semblait briller d’un éclat plus vif que d’habitude ce qui l’étonna car il ne se souvenait pas avoir remarqué la brillance de cette étoile auparavant. Même lors des nombreuses soirées passées avec son père à observer le ciel lorsqu’il était plus jeune. Cela fit remonter une foule de souvenirs et il se rappela de ce que lui avait dit un ami et qu’il avait décidé de mettre à l’épreuve en revenant en terre d’Ore : « Il ne sert à rien d’attendre que la chance vienne à toi, il faut parfois savoir la forcer.».


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