Ombre & Plumes – 3 – Les jardins de Sha’ana

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D’ombre et de plumes

3

Les jardins de Sha’ana


Alors que la nuit était au plus sombre, sur la table basse en bois le pendentif se mit à émettre une faible lueur argenté. Celle-ci s’intensifia de plus en plus pour finir, au bout de quelques secondes, par éclairer toute la pièce. L’adolescent se retourna dans son lit, le visage légèrement crispé et le front couvert de perles de sueur. Depuis que la lueur était apparue ses rêves s’étaient retrouvés remplis d’innombrables images, de sons et de sensations, s’imposant à son esprit dans un flot continu et venant peupler ses rêves d’ordinaire paisibles. Cette surcharge d’information le prit d’assaut avec force, sans discontinuer pendant de longues minutes et, lorsque ce maelström s’arrêta enfin, il laissa le jeune homme trempé et haletant. Ce dernier sombra ensuite dans un sommeil profond et sans rêve duquel il ne sorti qu’au petit matin, se réveillant avec un léger mal de tête.

Lorsque Thrista ouvrit les yeux il fut ébloui par les rayons du soleil, déjà haut dans le ciel, qui lui éclairaient le visage. Il mit un certain temps à comprendre où il était avant de reconnaitre les gravures familières au plafond, elles représentaient un paysage forestier avec un sentier au milieu menant à ce qui semblait être un lac. Bien qu’il ne soit pas d’habitude très matinal, il lui arrivait de temps en temps de se lever tôt lorsque le lendemain promettait d’être une journée intéressante. Il était à peine plus de la première septime du secondaire lorsqu’il reprit conscience alors qu’habituellement il ne se levait pas avant le milieu de celui-ci, ce qui le surprit légèrement. Il se redressa sur le lit, cherchant à se remémorer son rêve de la nuit car il lui avait semblé très étrange et important. Mais après plusieurs minutes de réflexion et n’y étant toujours pas parvenu, il se décida à s’habiller. Thrista enfila des chausses légères en tissus blanc avant de mettre ses chaussures, un haut en laine, pas trop épais pour ne pas étouffer mais utile en cas de chute de température, et un pantalon en tissus. Il s’apprêtait à mettre son haut de tunique mais se rendit compte que quelque chose manquait. Il balaya la pièce du regard et aperçu son collier, celui-ci était fait d’un lacet en cuir dont la couleur rouge écarlate avait un peu passé au cours du temps et d’un pendentif en forme de papillon aux ailes ouvertes finement gravé dans du métal argenté. Il le mit et au moment ou le métal froid de la petite sculpture d’insecte toucha sa peau son rêve lui revint d’un coup et le déluge de sensations le fit chanceler. Il se souvenait à présent de ce qui lui semblait si important à son réveil.

Des fleurs, un doux parfum. Des ailes gigantesques aux plumes du blanc le plus pur. Une étendue de terre sèche. Un froid qui se répand lentement à travers son corps.  Des yeux noirs, menaçants et brûlants de rage. Une voix profonde et hors du temps. « Pas encore… L’heure n’est pas encore venue… ». Un cavalier solitaire chevauchant dans la nuit profonde, le ciel menaçant gronde. Un éclair, le cavalier s’effondre. Un mur de flammes avance lentement, ravageant tout sur son passage, brûlant terres, villages et être vivants sans distinction. Qu’est-ce que cela signifiait ? Pourquoi avait-il rêvé de cela maintenant ? Thrista n’en savait rien, il avait appris par expérience que les réponses à ces questions viendraient avec le temps et que, malgré toute la frustration que l’inconnu pouvait apporter, il n’était pas bon de trop y réfléchir. Il se décida donc à laisser cela de côté pour le moment, se promettant de tout de même de méditer sur ce qu’il avait « vu » en temps voulu, et finit de s’habiller pour pouvoir descendre prendre un repas dans la grande salle avant d’aller se promener en ville.

Malgré l’heure encore matinale, la salle commune était déjà occupée par une vingtaine de personnes, hommes, femmes, en groupes ou solitaires, voyageurs ou locaux. Ils venaient tous ici pour goûter au délicieux déjeuner que proposait l’hôtesse. Thrista alla commander une assiette de crêpes de céréales au sirop, plat qu’il affectionnait particulièrement depuis qu’il y avait gouté, auprès de la jeune fille qui s’occupait de l’accueil des clients pendant les heures de repas. Il vint ensuite s’installer à une table proche d’une fenêtre et attendit patiemment que l’on vienne lui servir son plat, réfléchissant à la façon dont-il allait occuper sa journée. Il pensa à passer au dojo du nord pour se défouler un peu puis à aller flâner dans les rues marchandes pour acheter ce dont-il aurait besoin pour la suite de son périple. A son étonnement ce fut la patronne elle-même qui vint lui apporter son plat, ce qu’elle ne faisait presque jamais aux heures de repas habituelles.

« Avec les compliments de la maison,  lui sourit Carmen en prenant place en face de lui.

­– Eh bien, que me vaut cet honneur ?, demanda Thrista d’un ton moqueur en entamant sa première crêpe.

– Tsss ! C’est cela, moque toi, petit insolent…, le brima gentiment la femme, je voulais simplement te parler, rien de plus. Ce matin j’ai repensé à notre discussion d’hier et je me suis rappelé de quelque chose qui pourrait t’intéresser, toi qui cherche des compagnons de route. Il y a quelques semaines de cela il y avait justement un jeune homme ici, il m’a dit voyager à travers l’Alliance à la recherche de connaissances à lui. Il avait un étrange lézard avec lui et semblait très intéressé par toute information que l’on pouvait lui donner sur les créatures de la région. Je suppose que lui aussi devait être un mage, peut-être même se prépare-t-il pour le prochain Tournoi. Enfin bref, je me suis dit que ça t’intéresserais peut-être; il est parti il y a un moment déjà, vers le nord, en direction de Lagos je crois. Il doit avoir fait du chemin depuis mais qui sait, vous vous croiserez peut-être ! Vicker qu’il s’appelait si ma mémoire est bonne, les cheveux roux bouclés et la langue bien pendue… Enfin ! Souhaite-lui le bonjour de ma part si jamais c’est le cas.

– C’est possible en effet, confirma l’adolescent après avoir écouté la femme, peut-être un invocateur au vu de ce que tu me dis. Je ne suis pas certain que je le croiserai un jour mais qui sait ? Merci quand même du renseignement Carmen. Je suis venu pour le mariage de la princesse donc je ne partirai pas avant la fin de la semaine, au plus tôt. Il est donc peu probable que je le croise, mais si un jour cela arrive, je n’y manquerai pas.

– Bien, tu fais à ta guise. C’est tout ce que je voulais te dire pour le moment, si autre chose me revient je te préviendrai, conclut-elle avant de se lever et d’annoncer que les chambres n’allaient pas se faire toutes seules. »

Thrista la remercia de nouveau et commença à manger, dégustant les délicieuses crêpes au sirop et imaginant quel genre d’adversaires il pourrait bien rencontrer au tournoi. Lorsqu’il eu fini son assiette et qu’il se senti enfin rassasié il se décida à y aller, faisant mettre ce repas sur sa note avant de partir en direction des quartiers nord de la ville.

Il lui fallut une bonne heure de marche pour atteindre le temple du nord de la ville, il avait prit de nombreux détours par des rues calmes pour éviter un maximum la foule qui était de sortie ce jour là. Cela lui avait également permit de digérer tranquillement le repas du matin. Ce qui était communément appelé temple était en fait un ensemble de bâtiments en bois, de style oriental, disposés en carré autour d’une cour habillée par un jardin. Celui-ci était composé de différents arbres et arbustes de toutes sortes, d’espaces de relaxation pour que les visiteurs puissent venir s’y détendre ou y méditer ainsi que d’un pont qui chevauchait une petite rivière artificielle. Tout ceci était fait pour refléter le plus possible le calme et faciliter la paix intérieure, voie que poursuivaient tous les initiés du temple à travers la méditation. Car en plus d’être un centre d’entraînement aux arts martiaux, le dojo était aussi un lieu ou l’on rendait hommage à Sha’ana déesse instigatrice des valeurs du temple : Force, Honneur et Esprit. En effet, tous les disciples devaient avoir un niveau élevé dans au moins un art martial, respecter les règles et les codes de vie imposés par la déesse mais aussi se cultiver et renforcer corps et esprit pour ainsi devenir des initiés accomplis. Chacun pouvait venir rejoindre le rang des disciples, sans critère de restriction, mais le dojo était également ouvert à tout étranger désirant simplement passer un moment de calme ou souhaitant se mesurer aux arts martiaux du temple.

Thrista pénétra dans l’enceinte et alla s’asseoir sous un grand arbre près d’une des quatre petites fontaines qui étaient dispersées dans cet espace de verdure. Il posa son sac à côté de lui en se mit en position pour méditer, vidant son esprit de tout ce qui pouvait le tracasser, il laissa ses sens vagabonder à leur gré et se concentra sur son cœur spirituel, le point central des flux de mana chez un individu. Une fois qu’il eu une image claire en tête, il étendit sa concentration à tout son corps, puis petit à petit à l’environnement qui l’entourait, l’étendant sur une dizaine de mètres de diamètre autour de lui. A l’intérieur de ce rayon il pouvait ressentir tous les détails des changements dans les flux d’énergie. L’exercice qu’il faisait aujourd’hui, il l’avait appris peu de temps auparavant, il lui permettait de se reposer physiquement tout en entraînant son maniement du mana et son endurance à l’utiliser. Il avait encore du mal à rester concentré sur la totalité de ce qui l’entourait très longtemps, il se focalisait très vite sur des petits détails comme les mouvements des feuilles de l’arbre non loin ou les battements d’ailes d’un oiseau qui passait au dessus. Mais il était impossible de nier qu’il avait tout de même fait d’énormes progrès. L’adolescent pouvait rester dans cet état pendant plusieurs heures sans être déconcentré ou se sentir fatigué lorsqu’il émergeait ensuite, ce qui représentait un réel avancement par rapport à ses premiers essais. Il se tint ainsi, immobile et observateur pendant ce qui lui paru ne durer qu’une dizaine de minutes, à étudier en même les mouvements organisés d’une colonie de fourmis à ses pieds, les mouvements des feuilles au dessus de sa tête et les battements de son propre cœur. Mais lorsqu’il revint à lui le soleil était presque au tiers de sa course dans le ciel. Un bruit sur sa gauche lui fit tourner la tête, l’un des anciens du temple se tenait debout à côté de lui en l’observant.

« Bienvenue à vous visiteur. Veuillez m’excuser si je vous dérange dans votre méditation mais je ne peux m’empêcher d’admirer une telle concentration de la part d’un jeune homme. Peu de jeunes de votre âge arrivent à rester aussi concentré que vous une heure durant, lui dit le vieil homme en le saluant, un léger sourire aux lèvres.

– Merci, lui répondit Thrista en souriant à son tour, ne vous inquiétez pas, je finissais à l’instant. Voyez vous j’ai peut-être l’air très concentré mais je ne le suis pas autant en vérité, lorsque je commence je n’ai qu’une hâte c’est que cet exercice soit fini pour que je puisse passer à quelque chose de plus physique. »

Le vieil homme se mit à rire de bon cœur à cette remarque.

« Eh bien mon jeune ami, vous faites extrêmement bien semblant alors, ça je vous l’accorde. Mais je dois dire que moi aussi, dans ma jeunesse, je pensais à bien d’autres choses que de méditer pendant des heures chaque jour, annonça-t-il, riant toujours. Vous êtes donc venu dans l’esprit de vous défouler après votre méditation ?

– Oui c’est bien cela, d’ailleurs savez vous si je puis trouver une salle pour m’y entraîner ?, demanda Thrista.

– Bien évidemment mon jeune ami, je suis actuellement l’un des trois Maitres Anciens de ce temple, quelle honte aurais-je si je ne le connaissais point comme le fond de ma poche, reprit-il avec un petit rire. »

Thrista sourit à son tour, ce vieil homme lui plaisait bien, il semblait bien moins austère et conservateur que la plupart des prêtres et grands maitres des autres temples qu’il avait rencontrés jusqu’à présent.

« Suis moi, je vais te montrer le chemin. » 

L’homme le mena alors vers l‘ensemble des bâtiments directement à l’opposée de l’entrée principale, ils passèrent devant plusieurs salles où avaient lieu des entrainements aux arts martiaux de contact pour s’arrêter finalement devant une porte en bois à d’apparence simple. Ils pénétrèrent dans la pièce qui contenait de nombreuses armes de tous genres allant de l’arc à l’épée lourde en passant pas des protections pour tout le corps.

« Je me suis dit que cette salle serait tout à fait appropriée pour ton entrainement. Elle est renforcée grâce quelques sorts et est faite pour résister à des chocs violents, donc n’hésite pas te donner à fond.

– Merci à vous Maitre Ancien, c’est vraiment très généreux de votre part, le remercia le jeune homme en commençant à se changer. »

Il en profita pour observer la riche gamme d’armes mises à la disposition des personnes venues utiliser cette salle. Thrista savait la faveur que lui faisait le vieil homme, seuls les fidèles du temple devaient normalement avoir accès à cette salle, pourtant il avait eu l’autorisation d’y pénétrer et même de s’y entrainer. Il n’allait pas laisser passer une telle chance !

« Je t’en prie mon jeune ami, mais ne crois pas que je te laisse utiliser librement cette salle pour ton simple plaisir, lui annonça le prêtre, le faisant relever la tête. J’ai senti une présence spirituelle intéressante provenant de toi tout à l’heure et je voudrais te voir à l’œuvre. Cela fait si longtemps que quelqu’un ne m’a pas rendu curieux à ce point. J’ai beau me faire vieux je suis toujours fasciné par l’empirisme et les combats, expliqua-t-il ensuite avec un petit sourire en se rapprochant. M’accorderais tu le plaisir de voir de quoi tu es capable ? »

Le vieil homme affichait un sourire bienveillant, de plus devant tant de générosité l’adolescent ne pouvait se permettre de refuser.

 « Bien sur, c’est la moindre des choses que je puisse faire pour vous remercier de votre accueil, répondit Thrista sans hésiter. »

 Il vit alors une flamme dans les yeux du vieil homme, comme si sa réponse venait de raviver quelque chose d’enfoui en lui depuis longtemps. Il ne décela cependant pas le soupçon de malice qui venait ajouter du pétillant à ce regard remplis de sagesse. Au grand étonnement du jeune homme, le plus âgé ôta le drap qui cintrait son corps pour se retrouver dans une tenue identique à celle des jeunes qui suivaient l’entrainement aux arts martiaux et vint se placer au centre de la pièce dans une posture d’attente. Thrista fit de même après une courte hésitation et vint se placer en face de lui.

« J’ai bien peur de ne m’être pas présenté jusqu’à présent, je te prie de m’en excuser. Mon nom est Zani, je suis l’un des trois Maitre Anciens de ce temple et suis également réputé comme le meilleur combattant de ma génération parmis les disciples de Sha’ana. Que dirais-tu d’un petit duel pour s’entrainer mon ami ? »

Tout en disant cela le vieil homme se pencha en avant pour saluer son adversaire potentiel et se mit en garde, une main dans le dos l’autre en avant paré à toute éventualité. Ce dernier semblait avoir instantanément perdu plusieurs dizaines d’années. L’adolescent mit quelques secondes à revenir de sa surprise, mais finit par saluer également son adversaire avec une courte révérence, avant de se mettre en position de combat. Il se mit en garde, les poings brandis devant lui, prêt à réagir à la moindre attaque.

« Mon nom est Thrista, je suis un apprenti empiriste, je n’ai pas non plus une grande expérience dans les arts martiaux, mais je suis ravi d’accepter votre défi Maitre Zani, s’exclama-t-il avec un sourire.

– Bien, acquiesça le vieux prêtre, alors es-tu prêt ? Je suis peut-être vieux, mais je ne suis pas impotent, bien au contraire. Sois attentif mon garçon, qui sais, peut-être pourras-tu même apprendre quelque chose ?, ajouta-t-il le sourire aux lèvres, en commençant à tourner autour de Thrista. »

Le jeune homme fit de même, lui aussi un sourire au visage.

« Juste un conseil, commença Zani, le pétillement dans ses yeux s’intensifiant visiblement, ne me sous estime pas ! »

Il bondit vers Thrista avec une vitesse surprenante pour un homme de son âge et le frappa au ventre sans que celui-ci n’ait eu le temps de réagir.

« Tu pourrais le regretter… »


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