Ombre & Plumes – 6 – Le palais blanc


D’ombre et de plumes

6

Le palais blanc


« Alors tu le vois ?, lui demanda son père en levant la tête dans une vaine tentative d’apercevoir la tête de son fils perché sur ses épaules. C’est bâtiment le plus large  au centre de la ville.

– Oui je le vois !, répondit le jeune Thrista tout sourire, les yeux brillants d’excitation à la vue de la gigantesque cité qu’était Eneleïa. »

Il était émerveillé par majestuosité des murailles du port, par les couleurs claires des bâtiments de la ville et bien sûr par le palais, monument historique aussi imposant par sa grandeur actuelle que par son riche passé. C’était la première fois que le jeune garçon contemplait, du haut de ses sept ans, une ville aussi grande. Son père avait une affaire à y régler et avait profité de l’occasion pour l’emmener avec lui se disant qu’il pourrait ainsi lui montrer ce qu’était une grande ville car le jeune garçon n’avait jusqu’à présent vécu que dans le petit bourg qui l’avait vu naître. De plus Eneleïa était en période de fête, c’était en effet le dixième anniversaire de la jeune princesse qui était fêté en ce moment dans toute la cité, bien que cela fût un événement moins important que d’autres auparavant et d’autres encore à venir. Thrista était émerveillé par les couleurs et le fourmillement qui s’étendaient sous ses yeux, tout lui paraissait minuscule depuis les hauteurs de la ville.

«Il y a normalement beaucoup de monde dans la cité mais pas autant qu’aujourd’hui car c’est un jour spécial, c’est le dixième anniversaire de la princesse Siléna. J’ai donc pensé que ça te ferais plaisir de voir ce qu’est une grande ville lors d’un jour de fête…  lui annonça son père.

– C’est tellement beau !, s’exclama le jeune garçon, les yeux écarquillés. Dis papa, je pourrais inviter autant de monde pour mon dixième anniversaire aussi ?, demanda-t-il ensuite avec enthousiasme alors que son père le reposait par terre. »

L’adulte s’arrêta un instant pour regarder avec incrédulité le visage tout à fait sérieux de son fils, puis se mit à rire franchement de cette requête à la fois extravagante et innocente. Ceci eu pour effet de surprendre également le garçon, ne voyant pas ce qu’il y avait de si drôle dans ce qu’il venait de dire, il prit donc un air boudeur croyant que son père se moquait de lui.

« Nous verrons jeune homme, répondit le plus âgé des deux, un grand sourire sur le visage, en passant sa main dans les cheveux de son fils ce qui eu pour effet de les ébouriffer. Nous verrons… »

Il resta sur place un long moment à se remémorer cette scène, sa première impression de la Ville des Deux Mondes lors de sa venue neuf ans plus tôt, si bien que l’une des marchandes le surprit en venant s’enquérir de son état. Sorti précipitamment de ses pensée il dût se retenir pour ne pas bondir en arrière à cette apparition, le visage de la femme était si proche du siens qu’il arrivait à discerner chaque ridule qui composaient son visage âgé. Thrista dût remercier la marchande plusieurs fois et lui expliquer qu’il était uniquement perdu dans ses pensées, que oui il se sentait tout à fait bien et que non il n’avait pas besoin de son aide, aussi bien intentionnée soit-elle, avant qu’elle décide enfin à retourner à son étalage de fruits et légumes. Il se remit à marcher, flânant de nouveau entre les étalages mais son attention était focalisée sur une seule chose : pourquoi la princesse héritière du royaume de Tébor voulait-elle le rencontrer maintenant ? Savait-elle qu’il était de retour où venait-elle juste de l’apercevoir ? Car il était sûr qu’elle l’avait reconnu, seul Siléna avait pu lui laisser un message de la sorte.

Bien sur, le fait que la princesse soit secrètement seule en ville la veille de son mariage ne l’étonnait guère, depuis toute petite elle faisait des escapades hors du palais royal lorsqu’il lui plaisait. Et cela sans que ses parents ne puissent rien y changer. Son père avait bien essayé d’augmenter le nombre de gardes autour de sa chambre et de sceller toutes sorties des quartiers de sa fille en cas de besoin mais elle trouvait toujours le moyen de sortir. Cela Thrista le savait par expérience. Il décida donc de répondre à sa demande, sachant que s’il ne venait pas à elle c’est elle qui finirait par venir à lui et cela ne pouvait être bon. Espérons juste que les jardins n’aient pas trop changé… pensa-t-il en soupirant. Le jeune homme décida de manger un peu avant de se rendre à son « rendez vous », après tout il lui restait encore du temps avant que le soleil ne se couche. Il passa par un stand vendant divers breuvages pour s’acheter de l’eau avant de se mettre en route, un sourire mélancolique sur le visage, en se dirigeant lentement vers le centre de la ville.

« Bon alors, quand est-ce qu’on arrive papa ?, demandait pour la dixième fois le jeune Thrista à son père. »

Celui-ci inspira profondément avant de lui répondre de nouveau que ça ne serait plus très long, encore quelques minutes de marche et ils seraient arrivés. Le jeune garçon se tut, apparemment satisfait de la réponse, mais se demandant quand même comment ils avaient pu autant marcher en quelques minutes…

Ils arrivèrent rapidement en vue d’un bâtiment vers lequel le père de Thrista se dirigea d’un pas sûr. Le garçon le suivi sans poser de questions, soulagé d’arriver enfin. Ils s’approchaient d’une grande porte aux lourds battants métalliques cernée par deux gardes, Thrista en profita pour jeter un coup d’œil autour de lui. L’allée dans laquelle ils marchaient était, bien qu’étant secondaire, presque aussi grande que les autres rues de la ville. Le bâtiment vers lequel ils se dirigeaient était construit de marbre blanc taillé à la perfection, il s’étendait sur la droite sur presque toute la longueur de la rue et s’élevait sur une bonne quinzaine de mètres. Quelques fenêtres apparaissaient de ci de là, mais la seule entrée était celle vers laquelle ils se dirigeaient. Ils s’arrêtèrent tous les deux devant les gardes chargés de surveiller la porte. Les deux militaires étaient d’âge à peu près équivalent, c’est à dire dans leur quarantaine, ils affichaient un visage impassible et étaient entouré d’une aura de puissance et de fiabilité à toute épreuve. Ils étaient vêtus de cottes de maille argentées parfaitement lustrées, possédaient tous deux une épée longue à la ceinture et tenaient chacun à la main une grande lance. Celui de droite tourna la tête à l’arrivée du duo familial.

« Quelle est la raison de votre venue ?, demanda-t-il simplement sans lâcher sa lance lorsque le duo s’arrêta devant eux.

– J’ai été convoqué pour une entrevue. Mon nom est Ellias Daener, répondit le père de Thrista. »

Ce dernier ne fit même pas attention à ce bref échange ni au fait que le premier garde se dirigea vers la porte, y toqua trois fois et répéta les paroles de l’étranger avant de revenir au bout d’une minute avec l’autorisation d’entrer. Il était fasciné par le second garde qui n’avait pas bougé depuis leur arrivé, celui-ci faisait facilement une tête de plus que son père et deux fois sa carrure. Le jeune garçon, qui n’avait jusqu’alors jamais vue personne d’aussi grand et large, en restait bouche bée. Il sorti de sa rêverie admirative lorsque son père lui tira doucement sur le bras pour lui faire comprendre qu’ils pouvaient avancer de nouveau. Il le suivit mais sans jamais quitter le garde du regard, ce dernier remarqua le regard insistant que lui lançait le petit garçon et y répondit par un sourire bref mais sincère. Ceci eu pour effet d’impressionner encore plus Thrista. Il ne détourna les yeux que lorsque la porte se fut refermée derrière eux et qu’il ne pouvait plus rien apercevoir du dehors. Le jeune garçon n’était pas au bout de ses surprises.

Il fut émerveillé par les larges couloirs qu’ils traversèrent, tous construits en marbre blanc des plus pur que ce soit le sol, les murs ou le plafond, qui dépassaient facilement cinq mètres de haut. De grandes tapisseries brodées dans des tissus riches s’étendaient sur les murs, les fenêtres étaient toutes à la mesure des murs c’est à dire gigantesques. Le sol était, au centre des couloirs, recouvert d’une moquette d’un rouge foncé, rappelant la couleur du sang, tirant presque sur le violet. Quelques bustes et armures étaient exposés entre les nombreuses fenêtres et portes qui parsemaient les murs.

« Chacune de ses portes mène vers une pièce différente, lui glissa son père alors que Thrista en fixait une avec plus d’attention que les autres. Ça peut-être une chambre, un salon, une bibliothèque ou bien simplement un placard. »

Le garçon se demandait comment quelqu’un pouvait se payer une maison digne d’un palais sans être un roi et surtout comment son père pouvait-il bien connaître cette personne. Il voulu lui poser la question mais celui-ci discutait avec l’homme qui était venu les chercher à la porte pour les conduire… les conduire où d’ailleurs ? Maintenant qu’il y réfléchissait il ne savait pas du tout ou il se trouvait, pourquoi ils étaient là ni qui ils étaient censé visiter… Ce ne fut qu’arrivé devant une grande porte qu’il eu la première réponse à ses questions. L’homme qui les guidaient venait de s’y arrêter et se tourna vers les gardes qui surveillaient les lourds battants de chêne.

« Maître Daener est ici pour l’entrevue avec sa majestén, annonça l’homme avant de s’incliner et de se retirer. »

Les deux gardes se tournèrent sans un mot vers les battants de la porte et y toquèrent trois fois en synchronie parfaite avant de les pousser lentement. La porte s’ouvrit sur une salle immense aux murs parsemés de vitraux et au plafond digne d’une cathédrale soutenu par des dizaines de piliers géants de style gothique. Au centre de la pièce illuminée des milliers de reflets colorés se trouvait une table massive sculptée dans du bois millénaire qui atteignait facilement les douze mètres de long. Deux hommes, une femme et une petite fille y étaient installés, les deux hommes au bout le plus éloigné, apparemment en pleine discussion, et les deux femmes au milieu de la grande table en train de jouer aux échecs. Derrière eux se trouvait surélevé sur une estrade taillée directement dans la roche blanche deux trônes imposants. L’un, celui de gauche, était large et haut et composé de ce qui ressemblait à des morceaux de bois flotté, le second, celui de droite, était de taille légèrement inférieure mais finement taillé dans la même roche que le socle et couvert de coquillages et de perles au couleurs irisées. Sur celui de gauche se tenait un homme au teint clair, les cheveux blonds commençant déjà à grisonner et dont la tête était sertie d’une fine couronne d’or parée d’une seule magnifique pierre turquoise en son centre.

Thrista qui était complètement perdu suivi son père qui avançait déjà vers l’homme assis sur le trône. Lorsqu’il aperçut les visiteurs ce dernier se leva et fit signe aux deux hommes assis à la table de les laisser, ceux-ci s’inclinèrent et sortirent par le côté. En les suivant des yeux le jeune garçon remarqua les gardes qui étaient positionnés sur toute la longueur des murs. Il ne savait où son père l’avait emmené, il était émerveillé par l’architecture, le mobilier et les habitants de cette villa et il était complètement perdu. Ce ne fut que lorsqu’ils arrivèrent au niveau de la table où l’homme les rejoignit et que son père se fût incliné devant celui-ci en le saluant qu’il comprit enfin ou il était.

« Votre altesse Marco de Tébor, c’est un honneur de vous revoir, dit son père. »

Le roi le regarda un instant et se mit à rire, s’approchant de son père alors que celui-ci se relevait, il l’attira dans une solide embrassade.

« Toujours aussi à cheval sur les convenances à ce que je vois mon cher Ellias. N’en démordras tu donc jamais ?!, lui répondit le Roi en le relâchant, riant toujours.

– Non jamais, répondit l’intéressé, un sourire venant éclaircir son visage. »

Contrairement au roi qui était blond et qui paraissait toujours bienveillant, Ellias Daener, le père de Thrista, gardait toujours une expression neutre, voire sèrieuse, et ne se livrait que rarement à l’amusement en public. Le jeune homme sut donc tout de suite que les deux hommes se connaissaient depuis longtemps et qu’ils étaient de bons amis, sinon son père ne se serait jamais permis une telle ouverture. Le fait que son père soit très ami avec celui qui venait d’être présenté comme le roi de Tébor l’étonna encore plus. Il regarda donc les deux hommes se saluer sans faire un mouvement, absorbant l’énormité de la situation dans laquelle il se trouvait : il était en présence d’un roi et en qui plus est son père était ami avec lui. C’était inimaginable, pourquoi ne lui avait-il rien dit jusqu’à présent ?

« Mais dis moi Ellias, qui est ce jeune homme qui a le même regard incrédule que toi sur le visage ? Serait-ce ton fils ?, demanda le roi après une accolade avec son vieil ami.

– Oui, c’est bien mon fils, Thrista. Il n’a que sept ans mais tout le monde me dit qu’il est mon portrait craché, pour ce qui est du comportement en tout cas. Thrista je te présente sa majesté Marco, dirigeant du royaume de Tébor, annonça Ellias. Je sais que tu ne t’attendais pas à ça mais je t’avais promis une surprise non ?, ajouta-t-il, un petit sourire sur le visage. »

Thrista regarda tour à tour les deux hommes quelques instants, ne sachant pas quoi en penser, avant de répondre.

« Enchanté de faire votre connaissance votre majesté. Je suis Thrista Daener, dit il simplement, tel que son père l’avait recommandé lors de ses nombreux cours de politesse qu’il avait dû subir depuis très jeune.

– Je suis moi aussi enchanté de faire ta connaissance Thrista Daener, j’ai beaucoup entendu parler de toi. Je suis un vieil ami de ton père tu sais, nous avons souvent travaillé ensemble quand nous étions plus jeune, répondit Marco. Oh et tu peux m’appeler Marco, tu es le fils de mon ami, donc tu es mon ami aussi, ajouta-t-il en souriant. »

Il les invita alors à venir s’asseoir à la table qui se trouvait derrière lui. Il s’arrêta au niveau des deux femmes et présenta la plus jeune de la main.

« Ellias, tu la connais déjà, mais la dernière fois que tu l’a vu elle n’était qu’un bébé. Thrista je te présente ma fille, Siléna. »

La petite fille se leva alors et se tourna vers les deux visiteurs pour les saluer, elle souleva légèrement sa robe et inclina la tête. Elle fixa Thrista un instant de ses grands yeux bleus puis retourna s’asseoir.

Le jeune homme fut frappé par la silhouette fine et l’apparence angélique de la petite fille. Elle avait, contrairement à son père, le teint très mat mais elle possédait ses cheveux blonds et ses yeux bleus composant ainsi une combinaison exotique mais très harmonieuse. Elle était vêtue d’une simple robe bleue très claire et portait sur sa tête un magnifique diadème argenté finement taillé. Ses cheveux blonds lui descendaient jusqu’aux hanches. Le roi désigna alors la femme de l’autre côté de la table.

« Et voici Julia, la gardienne et préceptrice de ma fille. L’une des meilleures de ce pays, commenta-t-il. »

La jeune femme, qui ne devait pas avoir plus de vingt cinq ans se leva et, rougissant légèrement, salua à son tour le père et le fils. Ce dernier ne le remarqua presque pas tellement il était fasciné par les mains fines et la silhouette gracieuse de la princesse. Ce fut tout juste s’il n’entendit pas le roi lui proposer de rester regarder la partie pendant que lui et son père allaient s’asseoir un peu plus loin. Il accepta avec joie, ayant maintenant une excuse pour observer la jeune fille au diadème et s’assit à sa droite, lançant un regard rapide vers le plateau où les pièces s’affrontaient dans une bataille terrible.

Le soleil avait à moitié disparu derrière l’horizon lorsque Thrista atteint enfin les jardins du palais. Il regarda autour de lui, faisant attention que personne ne vienne puis, comme si les années n’étaient pas passées, sauta sans bruit par-dessus la haute grille et la haie. Il se releva doucement et surveilla brièvement les alentours en étendant son esprit aux alentours avant de partir sur sa droite. Cela faisait un moment qu’il n’était pas venu mais presque rien n’avait changé, dans cette partie des jardins en tout cas, ce qui le rassura. Il en remercia les dieux car il se trouvait actuellement dans un dédale d’allées bordées de grandes haies que tout le monde surnommait le Labyrinthe tellement il était facile de s’y perdre. Heureusement il se souvenait du chemin qu’il avait emprunté de si nombreuses fois pour rejoindre le centre des jardins et sa fontaine géante. L’adolescent arriva donc sans encombre à la sortie des allées donnant sur la fontaine, il pouvait déjà entendre le doux clapotis de l’eau qui coulait. Il accéléra le pas, pressé de revoir Siléna. Il entendit alors un bruissement de feuilles derrière lui et soudain, alors qu’il passait sous l’arche de feuillage parfaitement taillé menant à la fontaine, se retrouva quelque chose de froid pressé contre sa gorge. Il reconnut tout de suite le tranchant du poignard dirigé contre lui. Puis il entendit dans son dos pour la seconde fois de la journée une voix féminine lui intimer un ordre.

« Ne bouge pas si tu tient à la vie. »


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