Ombre & Plumes – 17 – Raisons

image chapitre 17 raisons


D’ombre et de plumes

17

Raisons


Cela faisait presque une heure qu’ils étaient sortis de la ville. Ils marchaient à présent sur les hautes collines, menant aux falaises, qui surplombaient Eneleïa. On pouvait l’y admirer dans son entièreté : les bâtiments d’un blanc pur rayonnant au soleil, le haut clocher de la cathédrale, les jardins du palais et les immenses rues qui la traversaient de part en part. La ville grouillait de vie, des milliers d’Eneleïens se mouvaient dans les rues, allant et venant, minuscules au loin, telle une colonie de fourmis. Thrista parvint même à distinguer les anciens temples des jardins de Sha’ana entourés de verdure, comme sur un îlot perdu au milieu des bâtisses de pierres blanches. Il aperçut également les quais ou étaient accostés les navires de la flotte galaedienne, il ne put cependant pas voir distinctement les bateaux car ceux-ci étaient partiellement cachés à la vue par de haut murs entourant toute la zone. L’adolescent ne sortit de sa rêverie que lorsqu’il remarqua que Todd se tenait debout à côté de lui, observant lui aussi l’étendue de la cité portuaire. Le brun c’était arrêté sans s’en rendre compte et n’avait pas entendu le blond le rejoindre.

« La vue est magnifique d’ici, commenta Todd en laissant son regard vagabonder entre l’horizon, l’étendue bleu et le continent.

– Oui, je trouve aussi, acquiesça Thrista avec un petit sourire. J’ai rarement vu de cité aussi impressionnantes lors de mes voyages, et jamais d’aussi peuplées je crois.

– Tu n’es pas encore allé à Kionne alors mon cher, elle fait au moins trois fois la superficie d’Eneleïa et on dit que c’est la plus grande ville des trois continents, commenta Todd avec un petit sourire moqueur.

– Vous venez tous les deux ?! On ne vient pas de partir pour passer le reste de la journée à admirer l’architecture de la ville !, s’exclama soudain Hannah. »

Elle avait continué à avancer sans eux avant de rebrousser chemin lorsqu’elle s’était rendue compte qu’ils ne la suivaient pas. La jeune femme brune n’attendit même pas leur réponse avant de se remettre à marcher. Thrista regarda Todd un instant avant que celui-ci ne hausse les épaules et ne suive la jeune femme.

« C’est incroyable, je dirais presque qu’elle commence à s’habituer à toi !, glissa-t-il avec un petit sourire. »

Thrista jeta un dernier regard vers le palais avant de suivre les ses deux nouveaux camarades le long de la route. Ce voyage promettait déjà d’être intéressant !

Ils marchèrent tout l’après midi, suivant le chemin de terre qui longeait la côte. Hannah toujours quelques pas devant Thrista et Todd, qui discutaient, échangeant sur les différents endroits qu’ils avaient visité. Le ciel était dépourvu de nuages et le soleil tapait fort, presque trop. Thrista était reconnaissant envers la légère brise marine qui venait les rafraîchir car sa cape ne permettait de le préserver de la chaleur que jusqu’à un certain point. Ils avaient choisi de suivre la côte et non d’emprunter la grande route royale un peu plus à l’ouest en partie pour cette raison. A mesure qu’ils avançaient les habitations se faisaient de plus en plus rares, ils n’en avaient plus croisé depuis plusieurs heures déjà, et les herbes peuplant les plaines alentours devenaient de plus en plus hautes et sauvages. Quelques arbres poussaient ci et là, se retrouvant parfois quasiment à flanc de falaise et au loin des troupeaux d’animaux avançaient lentement dans les terres tandis que de rares voiles pouvaient être aperçues sur les eaux calmes. Le trio marchait d’un bon pas et malgré sa récente récupération, Hannah ne semblait pas être dérangée par la chaleur ni par la fatigue qui commençait à s’accumuler et maintenait le rythme.

« Avant d’arriver à Eneleïa, Hannah et moi venions du nord. Nous avons fait escale dans plusieurs villes et villages où nous proposions nos services en échange de récompenses, que ce soit de l’or ou simplement de la nourriture et un toit pour la nuit. Nous avons fait quasiment tous les petits boulots qui existent sur ce continent, expliquait Todd avec un sourire tout en essayant de ne pas se laisser distancer par la jeune femme. Nous avons proposé nos services en tant que garde du corps, enseignant de magie, charpentiers, marins, surveillants d’enfants, cuisiniers ou encore bergers. Nous n’avions rien quand nous nous sommes rencontrés Hannah et moi mais en persévérant nous sommes parvenus à utiliser nos différents talents pour survivre et gagner un peu d’argent. Cela nous à pris un peu de temps mais en voyageant nous avons appris à faire de nombreuses choses et à vendre nos mérites, c’est devenu plus facile de trouver des gens qui pouvaient avoir besoin de nos services. »

Thrista acquiesça.

« Je comprends. J’ai vécu quelque chose d’assez similaire au cours de mon périple, heureusement j’ai trouvé un ami avec qui voyager et nous avons pu nous entraider. Tout est plus facile à deux. »

Ce fut cette fois au tour de Todd d’acquiescer.

« Vous voyagez vers le sud depuis le début ?, demanda Thrista.

– Non, pas depuis le début, répondit Todd. Je n’avais pas vraiment de direction ni de plan de route avant de croiser le chemin d’Hannah et nous avons voyagé un peu partout sur le continent. Je souhaite aller vers le sud pour aller y voir mon oncle et lui donner un objet que j’ai trouvé lors de nos voyages, c’est un grand collectionneur et je suis certain (enfin presque) qu’il acceptera de nous aider en retour.

Il se tut un instant et son regard se fixa sur un point au loin avant de se tourner à nouveau vers le brun.

« Disons que je ne suis pas en excellent termes avec mes parents, c’est d’ailleurs pour cela que je suis parti et que je voyage. Mon oncle est le membre de ma famille le plus proche avec qui je sois en bon termes, c’est l’une des raisons pour laquelle nous allons le voir. Je n’ai aucune certitude qu’il pourra nous aider mais au moins il nous offrira l’hospitalité le temps de notre escale.

– Décidément, nous avons plus que points communs que je ne le pensait au départ, sourit Thrista. Quand je lui ai annoncé que je voulais voyager pour rencontrer d’autres mages, mon père m’a dit que c’était trop tôt, il voulait que j’attende quelques années. Maintenant je comprends pourquoi. Mais à l’époque j’étais trop borné pour l’écouter et je suis partit un matin sans même lui dire au revoir… »

Le jeune homme brun sentit une pointe de nostalgie monter en lui pendant un instant avant de soupirer légèrement.

« Cela fait deux ans que l’on ne s’est pas vu et je regrette un peu de ne toujours pas être retourné à la maison.

– Moi aussi la maison me manque. Les grands espaces et les chevaux… »

Devant l’air intrigué de Thrista, Todd sourit et s’expliqua.

« Mon père est le descendant d’une longue lignée d’éleveurs de chevaux, ma famille possède beaucoup de terres dans les plaines du nord ou ils les élèvent. Il était contre le fait que je m’entraîne à la magie, pour lui je devait être l’héritier du haras familial, l’empirium n’est qu’un passe temps. Mais je ne veux pas de ça, pas uniquement en tout cas, je voulais apprendre à contrôler mes pouvoirs et il n’était pas d’accord. Les choses ont… mal tournée, et donc je suis parti. Je n’ai aucune nouvelle d’eux depuis et même si c’était dur au début, je suis heureux d’avoir fait cette décision, j’ai découvert à quel point la magie peut changer nos vies et pour rien au monde je ne ferais autrement si je pouvais revenir en arrière. »

Le brun acquiesça silencieusement en jetant un regard vers l’horizon. Il comprenait, malgré toutes les difficultés que cela engendrait, le sentiment de liberté et de bien être que procurait le fait de voyager, de découvrir de nouvelles choses et d’en apprendre plus sur l’empirium.

« Et toi alors, raconte moi un peu comment tu en es arrivé à voyager seul sur les continents, ajouta ensuite le blond en se tournant vers le brun. »

Thrista resta un instant silencieux avant de parler.

« Eh bien, pour commencer, comme je le disait quand nous étions au palais, je souhaite participer au tournoi des Sages,je voyage et je m’entraîne dans ce but. Depuis que je suis jeune et que mon père me racontait les combats épiques qui y avaient lieu j’ai toujours voulu fouler un jour l’arène de mes propres pas. La seule chose que j’avais en tête c’était de m’entraîner à maîtriser l’empirium pour devenir un puissant mage. Je m’entrainais dès que j’avais du temps libre, la plupart du temps en cachette, parce que mon père n’était pas d’accord pour que je le fasse, il trouvait cela trop dangereux pour moi. J’ai réussi à développer mes pouvoirs et à apprendre à me battre avec. Enfin, à casser des objets avec surtout. »

Thrista eu un petit rire et Todd l’imita rapidement alors que le brun lui expliquait comment il avait cassé la grande table de la salle à manger en s’entraînant à l’intérieur pendant que son père était parti et la punition inoubliable qu’il avait reçu par la suite.

« En y repensant plus tard je pense que mon père se doutait déjà de ce que je faisais mais c’est un peu après, trois semaines plus tard je crois, qu’il m’a surpris en train de faire léviter des petites pierres dans le jardin. Au début il n’a rien dit, il m’a complètement ignoré les jours suivants. Je ne comprenais pas pourquoi, je pensais qu’il allait se mettre à me hurler dessus mais il s’y est prit autrement. En ne me grondant pas mais en m’ignorant il m’a fait me sentir mal et m’a ainsi forcé à aller m’excuser au bout de trois ou quatre jours. C’est à ce moment là qu’il m’a fait un sermon, dont je me souviendrai toute ma vie d’ailleurs, en me disant que j’aurais pu me tuer en ne sachant pas maîtriser mes pouvoirs, que c’était complètement inconscient de ma part. Et c’est aussi à ce moment qu’il m’a surprit en me proposant de m’aider à m’entraîner, de m’apprendre à contrôler la magie et au moins à l’utiliser uniquement quand j’en avais envie. Thrista fit une pause, un petit sourire au visage. Tu ne peux pas savoir à quel point j’étais heureux à ce moment. J’ai accepté sans hésitation, décision que j’ai regretté quasiment immédiatement par la suite parce que son entraînement était une vraie torture. Il m’a fait m’entraîner physiquement pendant les semaines qui ont suivies, en me faisant promettre de ne pas utiliser mes pouvoirs en dehors des moments ou il m’y autorisait. Après un mois et demi où j’ai travaillé avec lui dans la ferme sans répit, il m’a appris les bases. Il a fallu que je suive un entraînement physique rigoureux et que je lui obéisse à la lettre. Cela m’a pris presque huit mois. Huit mois de torture où j’avais interdiction de faire plus que de simplement travailler les cinq axiomes. Ce n’est qu’au bout de ces huits mois qu’il a enfin commencé le vrai entraînement. Il commencé à m’apprendre l’utilité et l’importance des axiomes, les différentes branches de l’empirisme ainsi que la façon de les utiliser en théorie. Mon père m’a également commencé à m’apprendre les bases du combat et leur lien possible avec le maniement du mana, tout en me faisant promettre de ne jamais l’utiliser sans si la situation ne le nécessite absolument bien sûr. J’ai donc appris les bases à ses côtés pendant deux longues années, raffinant mon talent et mes connaissances.

– Ton père est un mage ?, demanda Todd alors que Thrista s’était tu.

– Oui, répondit le brun. Il a servi le roi Marco quand il était plus jeune. Il était un très bon élémentaliste d’après ce que m’a un jour dit le roi, mais il préférait la sorcellerie et l’alchimie.

– Je me doutais bien que tu avais un lien avec la famille royale !, s’exclama Todd, quelque peu surpris. C’est pour ça que tu connaissais la princesse alors ?

– Effectivement. Je l’ai rencontrée la première fois que nous somme venu à Eneleïa avec mon père, j’avais sept ans. On ne s’est pas apprécié tout de suite mais finalement nous avons réussi à devenir amis, répondit Thrista avant de continuer son récit. C’est d’ailleurs peu de temps après que me suis mis à m’entraîner à la magie, je crois que je dois une partie de ma fascination à Silena. »

Todd acquiesça et Thrista poursuivit.

« Après les deux ans d’entraînement, lorsque mon père a enfin considéré que je maîtrisait suffisamment les bases pour aller plus loin, il m’a envoyé chez l’un de ses vieux amis, Fried, qui vit avec sa femme et sa fille non loin de chez nous, pour qu’il approfondisse mes connaissances et ma maîtrise de l’empirisme. J’y ai appris la quasi-totalité de ce que je sais aujourd’hui et je suis devenu de plus en plus fort en très peu de temps. Trop peu de temps peut-être…, ajouta le jeune homme, l’air distant en regardant le ciel. »

Todd allait lui demander si tout allait bien lorsqu’il continua à nouveau.

« Je suis devenu trop confiant et j’ai cru pouvoir faire des choses que je ne maîtrisait pas… »

Il fit une pause et laisser échapper un petit soupir avant de reprendre.

« Je me suis laissé emporter et je n’ai pas réussi à maîtriser mes pouvoirs, ce qui à failli résulter en la mort de l’ami de mon père. J’ai failli tout arrêter à ce moment là et retourner vivre avec mon père, mais il a réussi à me convaincre de rester pour finir mon entraînement. J’ai finalement fini par tout apprendre de ce qu’il pouvait m’enseigner, il m’a dit que je devrais découvrir le reste par moi même et progresser en rencontrant d’autres mages. Je suis encore resté un an chez lui, m’entraînant jour et nuit pour parvenir à maîtriser ma puissance et améliorer ma technique et faisant des duels contre les quelques mages que je pouvais rencontrer. C’est à ce moment que j’ai réalisé à quel point j’étais encore trop faible par rapport et que j’ai décidé que je devais partir voyager sur tout le continent. Je suis revenu chez mon père et peu de temps après, je suis à peine resté sept ou huit mois, avant de finalement prendre la décision de partir. Contre sa volonté. Mais je n’en pouvais plus, j’en avais assez de m’entraîner seul, de passer mes jours à perfectionner mes techniques sans savoir si je progressais assez où pas. Et il refusait catégoriquement de m’en apprendre plus sur ce que lui savait. Trop dangereux, d’après ce qu’il me disait, et puis je lui avait promis. J’ai essayé de lui parler de mon envie de voyager mais à chaque fois c’était la même chose : j’étais trop jeune, trop inexpérimenté, je n’étais pas prêt, je devais attendre. Alors un matin je suis parti. Sans un mot, sans même lu dire au revoir. Je sais qu’il m’a vu partir, je l’ai vu sur le pas de la porte au loin, mais il n’a rien fait pour me retenir Et moi non plus. »

Il y eut à nouveau un silence. Thrista semblait perdu dans ses pensées aussi Todd hésita avant de se laisser aller à sa curiosité. Mais finalement il ne put tenir.

« Et tu es allé en direction de Simériah non ?, demanda-t-il. »

Cela sembla sortir le brun de sa torpeur et il répondit sans protester, comme si le blanc n’avait pas existé.

« Non, pas immédiatement, expliqua Thrista. J’ai voyagé vers le centre d’Ore pendant plusieurs semaines, période pendant laquelle j’ai beaucoup hésité à rentrer à la maison. C’est un peu après ce moment que j’ai rencontré un autre mage, Max, qui est plus tard devenu mon ami. Nous avons voyagé dans le nord du continent pendant presque quatre mois puis sommes redescendu vers Eneleïa ou nous avons embarqué pour Simeriah. J’y suis resté jusqu’à mon retour, il y a à peu près une semaine. Pendant ce périple j’ai eu l’occasion de voir des choses que très peu de gens peuvent se vanter d’avoir vu, comme le palais impérial d’Yso, les stèles de Pilas et celles d’Oto, la marche blanche des Oukaï et je crois même avoir eu la chance d’apercevoir un dragon prendre son envol à l’horizon un soir. Mais surtout j’en ai appris tellement, grâce à lui surtout, mais aussi grâce à nos rencontres et aux épreuves que nous avons traversé ensemble.

– Ce sont des choses que je ne peux dire avoir vu, mais la façon dont tu en parles me rappelle la vue de la chaîne des Alpanes ou de l’archipel Galaedienne, ce sont des souvenirs magnifiques. »

Thrista acquiesça avec énergie.

« Oui, ce sont des merveilles que l’on ne peut qu’admirer, ajouta-t-il.

– Et cet ami alors, demanda Todd, est-il revenu avec toi ?

– Max ? Non, nos chemins se sont séparés quelques temps avant que je ne revienne en Ore.

– D’accord, acquiesça le blond. Et alors, as tu appris autant de choses que tu le souhaitais pendant ton voyage ?, demanda-t-il ensuite. »

Thrista hésita un instant.

« Disons que j’ai pu apprendre des chose que je n’aurais jamais pu imaginer, je n’avais pas spécialement d’attentes précises de ce voyage. Mais si ta question est de savoir si je suis satisfait, je dirais plutôt oui. Je pourrais presque dire que je me sens prêt pour le tournois, même si ce n’est pas le cas, mais j’ai réellement l’impression d’avoir beaucoup progressé.

– Je ne sais pas exactement quel niveau tu as mais je dirais que tu n’es pas faible, au vu de ce que tu as fait lors du bal l’autre soir… Si tu veux je peux te proposer de s’entraîner ensemble durant les prochains jours, pour voir de quoi on est capable. Si nous devons voyager ensemble, il est important que se connaître les uns les autres, annonça-t-il avec un sourire.

– Bien sur, ce serait avec joie !, accepta Thrista avec enthousiasme.

– Par contre ne t’attends pas à ce qu’Hannah se joigne à nous, elle n’aime pas trop ce genre de chose. »

Le blond avait dit ça suffisamment fort pour que la brune l’entende, elle tourna la tête vers lui un instant, lui lançant un regard noir, avant de faire de nouveau face vers l’avant. Thrista se tourna vers le blond et le vit rire silencieusement, il ne peut s’empêcher de sourire.

« Je t’expliquerais quel genre de magie elle utilise, ne t’inquiète pas, ajouta-t-il à l’adresse du brun, cette fois-ci un peu plus bas. Au cas où… »

Cela faisait plusieurs heures qu’ils marchaient et le soleil commençait à se coucher à l’horizon, le ciel prenait une légère teinte orangée et les ombres grandissaient vers l’est.

« Au fait, quel est cet objet dont tu me parlais tout à l’heure ?, demanda Thrista alors qu’ils bifurquaient vers l’ouest, suivant la branche droite du chemin de terre.

– Ah oui !, s’exclama Todd. C’est vrai que je ne te l’ai pas montré, dit-il en détachant son sac et en l’ouvrant. »

Il en extirpa un petit paquet de quelques centimètres de large avant de remettre son sac sur ses épaules. C’était un étui de cuir circulaire fermé par une sangle. Il défit la sangle et en sortit un petit objet blanc que Thrista prit tout d’abord comme un simple os avant de remarquer les petit trous de chaque côté et les étrange symboles gravés sur tout son long.

« C’est une flûte, commença à expliquer Todd. Elle est faite en os, le marchand qui me l’a vendu me disait que c’était de l’os de chimère, mais je pense que c’est un os humain, ou en tout cas d’une créature humanoïde. Les gravures indiquent que c’est un objet sacré, je n’arrive pas à les déchiffrer mais je suis sur que mon oncle en saura plus. Il est passionné d’histoire et d’antiquités et cette flûte est vieille de plusieurs siècles au moins, peut-être même de plusieurs millénaires !

– Et elle fonctionne , demanda Thrista en observant l’objet de plus prêt.

– Je ne sais pas, avoua Todd. Le marchand m’a dit qu’elle devait être maudite parce que chacun de ses précédents propriétaire qui en aurait joué serait mort dans des conditions étranges. J’ai vérifié avec l’aide d’Hannah si elle dégageait une quelconque trace de magie, un mauvais sort ou quelque chose du genre, mais rien. Cependant je préfère être prudent et ne pas me risquer à en jouer pour le moment. » Il la rangea ensuite dans son étui qu’il replaça ensuite dans son sac.

« Même si elle est ancienne la magie à peut être persisté, ajouta-t-il.

– Je comprends, répondit Thrista en hochant la tête. Mieux vaut être prudent. »

Ils se turent, marchant en silence le long du chemin. Hannah n’avait pas dit un seul mot de tout l’après midi mais le blond ne semblait pas s’en soucier et cela semblait arranger l’ex garde du corps qui avançait devant eux. Aussi Thrista ne fit aucune remarque malgré son désir d’en savoir plus sur la brune. Il n’avait pas envie de la rendre de mauvais poil ou en tout cas plus qu’elle ne l’était déjà ou de s’attirer ses foudres. Ils continuèrent de marcher ainsi pendant encore plusieurs heures, profitant de l’agréable fraîcheur qu’apportait la nuit tombante et du vent réduit qui soufflait autour d’eux depuis qu’ils s’étaient éloignés un peu de la côte. Ils s’arrêtèrent près d’une large formation rocheuse qui perçait le sol et s’élevait à plusieurs mètres au dessus de celui-ci, créant une sorte de labyrinthe miniature au centre d’une colline. Todd avait choisi l’endroit car il offrait un abri simple mais efficace et, étant donné que Thrista n’y trouvait rien à redire et qu’Hannah n’avait apparemment pas de commentaire à faire, ils s’y installèrent donc. Les dernières semaines avaient été très clémentes au niveau de la méteo, il n’avait pas plu depuis plusieurs jours et le temps devait demeurer ainsi pendant encore plusieurs jours, voire une semaine ou plus, aussi Thrista ne vit pas l’utilité de monter une tente et il installa simplement un sac de couchage sur le sol pour dormir à la belle étoile. Ils allumèrent un petit feu de camp pour y faire cuire un repas léger mais qui suffit largement à les rassasier de leur faim grandissante. Hannah s’écarta des deux camarades, préférant être au calme, pour ‘méditer’ d’après ce que Thrista comprit, alors que ces deux dernier en profitaient pour continuer leur discussion de la journée, échangeant sur les pires expériences de leurs périples respectifs. Le soleil avait disparu depuis longtemps derrière l’horizon, même si le ciel était encore bien éclairé, lorsque Todd proposa au brun de s’entraîner un peu avec lui.

—–

Il chevauchait sans aucun répit à travers les terres peu peuplées du centre d’Ore depuis six jours déjà. Il était entré sur le territoire aride de Karros à l’ouest du continent depuis maxima seulement. Il fut nommé ainsi autrefois par ses rares habitants en raison de son désert de roches anthracites. Karros abritait également, plus en son centre, des haut plateaux et des gorges profondes où le jour pouvait souvent ne jamais être aperçu. Cette vision peu accueillante lui avait rapidement valu la réputation d’être une région démoniaque, peuplée par les créatures rejetées du monde, il était même dit que la vision seule de ces pierres à perte de vue pouvait consumer une âme. Cela même alors que personne n’y avait jamais aperçu la moindre créature étrange ou été témoin d’une quelconque magie noire. Maints courageux mineurs y avaient été attirés de nombreuses années auparavant mais depuis la découverte de mines plus riches au nord rares étaient les hommes osant encore s’y aventurer. Pourtant c’était là qu’il se dirigeait, un léger sourire au visage alors qu’il pensait à tous ces pauvres ignorants et à leurs croyances idiotes. Si seulement ils avaient le courage de venir vérifier… Ses jambes, ses bras et son dos l’auraient fait crier de douleur depuis longtemps s’il n’avait pas eu l’habitude de chevaucher aussi longtemps et aussi vite. Il ne les sentait quasiment plus mais peu lui importait, tant qu’il arrivait à temps auprès du prince, tout valait la peine. Le vent lui fouettait le visage à mesure qu’il progressait sur les terres désertiques, il était bien content d’avoir pensé à prendre un manteau lui protégeant le visage car la créature ne donnait aucun signe de faiblesse depuis leur départ d’Eneleïa. Elle pouvait, de loin, être confondue avec une manticore, dont elle possédait la fourrure et les crocs acérés, mais sa forme était plus élancée et ses jambes musclées indiquaient qu’elle était faite pour la vitesse plus que pour la puissance au combat. Son corps était partiellement recouvert d’écailles là ou se seraient trouvées les ailes et la queue, ses yeux bleu brillaient face au soleil couchant, ils tranchaient avec la couleur rougeoyante de sa fourrure.

Le prince lui même lui avait confié le mangaï, une marque de la confiance que le chef plaçait en lui, et son destrier ne lui avait fait défaut jusqu’à présent. Il l’incita à accélérer l’allure d’un coup de talon dans le côté droit lorsque les formes familières des pics rocheux apparurent à l’horizon. Sa vitesse était telle à présent que le paysage autour devenait flou, mais il s’était habitué à cette vitesse, il le fallait car les mangaïs ne se laissaient de toute façon monter que lorsqu’il sentaient que leur cavalier avait le dessus sur eux. Les montagnes de roche grise foncée se rapprochaient à grande vitesse et bientôt, alors que le soleil avait à moitié disparu derrière l’horizon, il fut à leur pied. Il força la créature à ralentir l’allure afin de bifurquer vers l’une des larges crevasses qui naissaient à cet endroit. Il se retourna un instant pour vérifier que personne ne le suivait, confiant que ce ne fut le cas mais préférant tout de même assurer ses arrières. Ne voyant rien d’autre que le désert rocheux à perte de vue il s’engagea dans l’ouverture la plus proche. Il suivit un passage précis, connu uniquement du prince et de ses hommes, longeant parfois la falaise d’un côté et un précipice de l’autre, traversant une grotte et de nouveau un précipice, sans grand mal du fait de l’agilité du mangaï. Un homme à pied et sans connaissance du la route précise à suivre aurait été depuis longtemps perdu ou mort car en plus de la difficulté du terrain, de nombreux pièges magiques avaient été disposés pour éloigner les intrus. Il parvint enfin sur un plateau légèrement surélevé par rapport au ravin où se trouvait l’ancienne entrée de l’une des mines, depuis réaménagée comme base d’opérations par le prince. L’entrée de la grotte, déjà impressionnante en elle même, était entourée d’un immense cadre de bois gravé d’une fresque guerrière et de runes anciennes datant des premiers hommes venus miner ici. De nombreuses tentes s’étalaient sur le plateau et formaient un véritable labyrinthe jusqu’à l’entrée de la grotte. Plusieurs soldats se tournèrent vers lui lorsqu’il pénétra sur le plateau, deux d’entre eux se détachèrent du petit groupe et vinrent vers lui d’un pas confiant.

« Halte !, s’écria le premier qui s’était arrêté à quelques pas de lui. »

Le cavalier s’arrêta, préférant éviter tout problème même s’il savait qu’il n’aurait aucun mal à passer s’il le souhaitait.

« Que désires-tu ?, demanda l’homme en uniforme.

– L’ordre et la paix du nouvel âge, répondit simplement l’homme chevauchant la créature en enlevant sa capuche et en rabaissant le tissus qui lui recouvrait le visage. »

Le soldat et son camarade le reconnurent immédiatement et hochèrent simplement la tête en s’écartant du passage, l’autorisant à passer. Il leur adressa un sourire courtois avant de passer et de se diriger vers l’entrée. De nouveau il fut arrêté à l’entrée de la grotte par les gardes qui surveillaient l’entrée. Précaution bien inutile à son goût, et à celle du prince, vu l’endroit dans lequel le camp était établi. Mais, selon le général, un excès de précautions vallait mieux qu’une mort inattendue. Et puis cela maintenant les troupes occupées. Il descendit cette fois de sa monture, confiant les rênes à une jeune femme venue le libérer de son destrier après lui avoir caressé le museau pour le remercier de l’avoir transporté jusqu’ici.

« Tu lui donneras un bon repas et tu lui brosseras le poil, je compte sur toi, ajouta-t-il en direction de la jeune femme qui hocha vigoureusement la tête avant de repartir, le mangaï suivant docilement sur ses talons. »

Il se tourna ensuite vers les gardes à l’entrée de la grotte.

« Je viens faire mon rapport au prince, dit-il à l’adresse de celui de gauche en lui montrant l’insigne qu’on lui avait confié peu avant son départ. »

Le garde hocha simplement la tête et lui indiqua qu’il pouvait continuer. Il pénétra dans la grotte. Contrairement à ce qu’on pouvait penser l’immense ouverture dans la montagne n’était pas sombre, ni froide, ni humide, les nombreuses torches accrochées aux murs éclairaient complètement l’intérieur et un système d’aération interne construit par les mineurs permettait de toujours garder de l’air sec. Les murs et le plafond, de roche légèrement plus claire que celle à l’extérieur, étaient taillés et couverts de gravures, de scènes quotidiennes de lorsque les mines étaient encore actives. Il marchait entre les différentes constructions, quelques rares maisons se tenaient debout et d’autres étaient en construction, se dirigeant vers l’endroit le plus reculé où se trouvait le prince. Il arriva enfin devant une immense tente qui prenait quasiment toute la largeur et la hauteur de la grotte, et dû une fois de plus montrer patte blanche aux gardes pour passer. Lorsqu’il arriva enfin à l’intérieur il ne vit que le général Quessa, debout devant la grande table de pierre noire, gravée de nombreuses créatures magiques, en train d’étudier ce qui semblait être la carte d’Ore.

« Mon général, salua-t-il l’homme en s’arrêtant en face de lui, au bord de la table. »

Quessa leva la tête se tourna vers lui et le fixa une demi seconde avant de répondre à son salut par un hochement de tête. Malgré ses cheveux bruns déjà fortement grisonnant, le général n’avait que tout juste atteint la quarantaine, il était de grande taille dépassant facilement le mètre quatre vingt dix mais ne paraissait pas si grand du fait qu’il s’arrangeait toujours pour se placer un peu en retrait.

« Je suis venu faire mon rapport au prince, ajouta l’homme à l’attention de Quessa.

– Bien, répondit le général en hochant la tête. Ascendi devrait arriver bientôt, j’ai envoyé un homme le prévenir quand j’ai eu vent de ton arrivée. »

Il se tourna ensuite de nouveau vers la carte. Le cavalier hocha la tête et se remit à observer le général en se tenant droit. Plusieurs minutes passèrent en silence mais il n’en fut pas dérangé, il avait l’habitude du caractère peu bavard du général. L’homme était aussi intelligent et discret qu’il avait l’apparence puissant et imposante. Il fut donc légèrement surpris lorsque celui-ci lui adressa de nouveau la parole.

« As tu rencontré des problèmes ?, demanda l’homme aux cheveux grisonnant en le tutoyant.

– Non mon général, tout s’est passé pour le mieux. Il se peut que j’ai été suivit à un moment donné dans Eneleïa mais si ce fut le cas, j’ai perdu quiconque suivait ma trace quasiment immédiatement.

– Bien. Et as tu eu les informations demandées ?

– Oui mon général, je les ai avec moi.

– Parfait, alors fais moi donc ton rapport !, s’exclama une voix sur la gauche. »

Il se tourna vers l’endroit d’où elle provenait et aperçu le prince qui venait d’entrer dans la tente accompagné par un autre homme légèrement plus grand que lui et aux cheveux blonds coupés court. Le prince, dont les cheveux bruns étaient noués en une queue de cheval, était plus petit que l’homme qui se tenait à côté de lui d’au moins une demi tête. Sa peau avait un teint légèrement hâlée et son visage, bien qu’ayant les traits fins et à la bonhomie contagieuse, dégageait une impression d’intelligence supérieure et calculatrice. Il devait avoir la trentaine mais ses traits semblaient n’avoir pas changé depuis ses vingt ans. Seule une fine cicatrice le long  de sa mâchoire du côté gauche venait donner l’impression qu’il avait réellement vécu. L’homme à sa gauche avait l’air fatigué, d’épaisses cernes sous les yeux et le dos courbé, il bailla presque en entrant. Ses cheveux étaient en bataille, sa barbe mal rasée et il boitait de la jambe droite, donnant un effet complètement opposé au premier.

« Mon prince, salua le général avec un hochement de tête.

– Ascendi, salua le cavalier en s’inclinant.

– Général Quessa, je vois que vous vous adonnez enfin à l’art du bavardage, excellent !, s’exclama le prince en venant se placer à la gauche du général, en face de la carte. »

Ce dernier eu un petit sourire tandis que le prince ne put empêcher un léger rire. L’homme blond sourit également en venant se placer sur une chaise sur la gauche de la table, à mi-chemin entre le prince et le cavalier. Le prince se tourna alors vers le messager.

« Le docteur Droanne et moi même sommes impatients de connaître les détails de ton expédition, commença-t-il en désignant l’homme blond à sa gauche. Et je suis sur que Norius l’est aussi, alors nous t’écoutons, ajouta-t-il en lançant un rapide regard au général avant de s’asseoir sur un large siège derrière l’énorme table de roc noir.


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