Ombre & Plumes – 3 – Les jardins de Sha’ana

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D’ombre et de plumes

3

Les jardins de Sha’ana


Alors que la nuit était au plus sombre, sur la table basse en bois le pendentif se mit à émettre une faible lueur argenté. Celle-ci s’intensifia de plus en plus pour finir, au bout de quelques secondes, par éclairer toute la pièce. L’adolescent se retourna dans son lit, le visage légèrement crispé et le front perlé de sueur. Depuis que la lueur était apparue ses rêves s’étaient retrouvés remplis d’innombrables images, de sons et de sensations, s’imposant à son esprit dans un flot continu et venant peupler ses rêves d’ordinaire paisibles. Cette surcharge d’information le prit d’assaut avec force, sans discontinuer pendant de longues minutes et, lorsque ce maelström s’arrêta enfin, elle laissa le jeune homme trempé et haletant. Ce dernier sombra ensuite dans un sommeil profond et sans rêve duquel il ne sortit qu’au petit matin, se réveillant avec un léger mal de tête.
Lorsque Thrista ouvrit les yeux il fut ébloui par les rayons du soleil, déjà haut dans le ciel, qui lui éclairaient le visage. Il mit un certain temps à comprendre où il était avant de reconnaître les gravures familières au plafond, elles représentaient un paysage forestier avec un sentier au milieu menant à ce qui semblait être un lac. Bien qu’il ne soit pas d’habitude très matinal, il lui arrivait de temps en temps de se lever tôt lorsque la journée promettait d’être intéressante. Il était à peine plus de la première septime du secondaire lorsqu’il reprit conscience alors qu’habituellement il ne se levait pas avant le milieu de celui-ci, ce qui le surprit légèrement. Il se redressa sur le lit, cherchant à se remémorer son rêve de la nuit car il lui avait semblé très étrange et important. Mais après plusieurs minutes de réflexion et n’y étant toujours pas parvenu, il se décida à s’habiller. Thrista enfila un haut en tissus blanc, pas trop épais pour ne pas étouffer mais utile en cas de chute de température et un pantalon marron fait de la même matière. Il s’apprêtait à mettre son haut de tunique mais se rendit compte que quelque chose manquait. Il balaya la pièce du regard et aperçut son collier, celui-ci était fait d’un lacet en cuir dont la couleur rouge écarlate avait un peu passé au cours du temps et d’un pendentif en forme de papillon aux ailes ouvertes finement gravé dans du métal argenté. Il le mit et au moment ou le métal froid de la petite sculpture d’insecte toucha sa peau son rêve lui revint d’un coup et le déluge de sensations le fit chanceler. Il se souvenait à présent de ce qui lui semblait si important à son réveil.
Des fleurs, un doux parfum. Des ailes gigantesques aux plumes du blanc le plus pur. Une étendue de terre sèche. Un froid qui se répand lentement à travers son corps.  Des yeux noirs, menaçants et brûlants de rage. Une voix profonde et hors du temps. « Pas encore… L’heure n’est pas encore venue… ». Un cavalier solitaire chevauchant dans la nuit profonde, le ciel menaçant gronde. Un éclair, le cavalier s’effondre. Un mur de flammes avance lentement, ravageant tout sur son passage, brûlant terres, villages et être vivants sans distinction. Qu’est-ce que cela signifiait ? Pourquoi avait-il rêvé de cela maintenant ? Thrista n’en savait rien, il avait appris par expérience que les réponses à ces questions viendraient avec le temps et que, malgré toute la frustration que l’inconnu pouvait apporter, il n’était pas bon de trop y réfléchir. Un rêve était un rêve après tout et était fait pour rester dans le royaume de la nuit. Il se décida donc à laisser cela de côté pour le moment, se promettant de tout de même de méditer sur ce qu’il avait « vu » en temps voulu, et finit de s’habiller pour pouvoir descendre prendre un repas dans la grande salle avant d’aller se promener en ville.
Malgré l’heure encore matinale, la salle commune était déjà occupée par une vingtaine de personnes, hommes, femmes, en groupes ou solitaires, voyageurs ou locaux. Ils venaient tous ici pour goûter au délicieux déjeuner que proposait l’hôtesse. Thrista alla commander une assiette de crêpes de céréales au sirop, plat qu’il affectionnait particulièrement depuis qu’il y avait goûté, auprès de la jeune fille qui s’occupait de l’accueil des clients pendant les heures de repas. Il vint ensuite s’installer à une table proche d’une fenêtre et attendit patiemment que l’on vienne lui servir son plat, réfléchissant à la façon dont-il allait occuper sa journée. Il pensa à passer au dojo du nord pour se défouler un peu puis à aller flâner dans les rues marchandes pour acheter ce dont-il aurait besoin pour la suite de son périple. A son étonnement ce fut la patronne elle-même qui vint lui apporter son plat, ce qu’elle ne faisait presque jamais aux heures de repas habituelles.
« Avec les compliments de la maison,  lui sourit Carmen en prenant place en face de lui.

– Eh bien, que me vaut cet honneur ?, demanda Thrista d’un ton moqueur en entamant sa première crêpe.
– Tsss ! C’est cela, moque toi, petit insolent…, le brima gentiment la femme, je voulais simplement te parler, rien de plus. Ce matin j’ai repensé à notre discussion d’hier et je me suis rappelé de quelque chose qui pourrait t’intéresser, toi qui cherche des compagnons de route. Il y a quelques semaines de cela il y avait justement un jeune homme ici, il m’a dit voyager à travers l’Alliance à la recherche de connaissances à lui. Il avait un étrange lézard avec lui et semblait très intéressé par toute information que l’on pouvait lui donner sur les créatures de la région. Je suppose que lui aussi devait être un mage, peut-être même se prépare-t-il pour le prochain Tournoi ? Enfin bref, je me suis dit que ça t’intéresserait peut-être; il est parti il y a plusieurs jours, vers le nord, en direction de Lagos je crois. Il doit avoir fait du chemin depuis mais qui sait, vous vous croiserez peut-être ! Vicker qu’il s’appelait si ma mémoire est bonne, les cheveux roux bouclés et la langue bien pendue… Enfin ! Souhaite-lui le bonjour de ma part si jamais c’est le cas.
– C’est possible en effet, confirma l’adolescent après avoir écouté la femme, peut-être un invocateur au vu de ce que tu me dis. Je ne suis pas certain que je le croiserai un jour mais qui sait ? Merci quand même du renseignement Carmen. Je suis venu pour le mariage de la princesse donc je ne partirai pas avant la fin de la semaine, au plus tôt. Il est donc peu probable que je le croise, mais si un jour cela arrive, je n’y manquerai pas.
– Bien, tu fais à ta guise. C’est tout ce que je voulais te dire pour le moment, si autre chose me revient je te préviendrai, conclut-elle avant de se lever et d’annoncer que les chambres n’allaient pas se faire toutes seules. »
Thrista la remercia de nouveau et commença à manger, dégustant les délicieuses crêpes au sirop et imaginant quel genre d’adversaires il pourrait bien rencontrer au tournoi. Lorsqu’il eu fini son assiette et qu’il se sentit enfin rassasié il se décida à y aller, faisant mettre ce repas sur sa note avant de partir en direction des quartiers nord de la ville.
Il lui fallut une bonne heure de marche pour atteindre le temple du nord de la ville, il avait prit de nombreux détours par des rues calmes pour éviter un maximum la foule qui était de sortie ce jour là. Cela lui avait également permis de digérer tranquillement le repas du matin. Ce qui était communément appelé temple était en fait un ensemble de bâtiments en bois, de style oriental, disposés en carré autour d’une grande cour habillée par un jardin. Celui-ci était composé de différents arbres et arbustes de toutes sortes, d’espaces de relaxation pour que les visiteurs puissent venir s’y détendre ou y méditer ainsi que d’un pont qui chevauchait une petite rivière artificielle. Tout ceci était fait pour refléter le plus possible le calme et faciliter la paix intérieure, voie que poursuivaient tous les initiés du temple à travers la méditation. Car en plus d’être un centre d’entraînement aux arts martiaux, le dojo était aussi un lieu où l’on rendait hommage à Sha’ana déesse instigatrice des valeurs du temple : Force, Honneur et Esprit. En effet, tous les disciples devaient avoir un niveau élevé dans au moins un art martial, respecter les règles et les codes de vie imposés par la déesse mais aussi se cultiver et renforcer corps et esprit pour ainsi devenir des initiés accomplis. Chacun pouvait venir rejoindre le rang des disciples, sans critère de restriction, mais le dojo était également ouvert à tout étranger désirant simplement passer un moment de calme ou souhaitant se mesurer aux arts martiaux du temple.
Thrista pénétra dans l’enceinte et alla s’asseoir sous un grand arbre près d’une des quatre petites fontaines qui étaient dispersées dans cet espace de verdure. Il posa son sac à côté de lui en se mit en position pour méditer, vidant son esprit de tout ce qui pouvait le tracasser, il laissa ses sens vagabonder à leur gré et se concentra sur son cœur spirituel, le point central des flux de mana chez un individu. Une fois qu’il eut une image claire en tête, il étendit sa concentration à tout son corps puis, petit à petit, à l’environnement qui l’entourait, l’étendant sur une dizaine de mètres de diamètre autour de lui. A l’intérieur de ce rayon il pouvait ressentir tous les détails des changements dans les flux d’énergie. L’exercice qu’il faisait aujourd’hui, il l’avait appris quelque temps auparavant, il lui permettait de se reposer physiquement tout en entraînant son maniement du mana et son endurance à l’utiliser. Il avait encore du mal à rester concentré sur la totalité de ce qui l’entourait très longtemps, il se focalisait très vite sur des petits détails comme les mouvements des feuilles de l’arbre non loin ou les battements d’ailes d’un oiseau qui passait au dessus. Mais il était impossible de nier qu’il avait tout de même fait d’énormes progrès. L’adolescent pouvait rester dans cet état pendant plusieurs heures sans être déconcentré ou se sentir fatigué lorsqu’il émergeait ensuite, ce qui représentait un réel avancement par rapport à ses premiers essais. Il se tint ainsi, immobile et observateur pendant ce qui lui parut ne durer qu’une dizaine de minutes, à étudier en même temps les mouvements organisés d’une colonie de fourmis à ses pieds, les mouvements des feuilles au dessus de sa tête et les battements de son propre cœur. Mais lorsqu’il revint à lui le soleil était presque au tiers de sa course dans le ciel. Un bruit sur sa gauche lui fit tourner la tête, l’un des anciens du temple se tenait debout à côté de lui en l’observant.
« Bienvenue à vous visiteur. Veuillez m’excuser si je vous dérange dans votre méditation mais je ne peux m’empêcher d’admirer une telle concentration de la part d’un jeune homme. Peu de jeunes de votre âge arrivent à rester aussi concentré que vous une heure durant, même parmis les fidèles de notre temple, lui dit le vieil homme en le saluant, un léger sourire aux lèvres.
– Merci, lui répondit Thrista en souriant à son tour, ne vous inquiétez pas, je finissais à l’instant. J’ai peut-être l’air très concentré mais je ne le suis pas autant en vérité, lorsque je commence je n’ai qu’une hâte c’est que cet exercice soit fini pour que je puisse passer à quelque chose de plus physique. »
Le vieil homme se mit à rire de bon cœur à cette remarque.
« Eh bien mon jeune ami, vous faites extrêmement bien semblant alors, ça je vous l’accorde. Mais je dois dire que moi aussi, dans ma jeunesse, je pensais à bien d’autres choses que de méditer pendant des heures chaque jour, annonça-t-il, riant toujours. Vous êtes donc venu dans l’esprit de vous défouler après votre méditation ?
– Oui c’est bien cela, acquiesça le jeune homme. D’ailleurs savez vous si je puis trouver une salle pour m’entraîner ?, demanda-t-il ensuite.
– Bien évidemment mon jeune ami, je suis actuellement l’un des trois Maîtres Anciens de ce temple, quelle honte aurais-je si je ne le connaissais point comme le fond de ma poche ! Reprit-il avec un petit rire. »
Thrista sourit à son tour, ce vieil homme lui plaisait bien, il semblait bien moins austère et conservateur que la plupart des prêtres et grands maîtres des autres temples qu’il avait rencontrés jusqu’à présent.
« Suis moi, je vais te montrer le chemin. »
L’homme le mena alors vers l‘ensemble des bâtiments directement à l’opposée de l’entrée principale, ils passèrent devant plusieurs salles où avaient lieu des entraînements aux arts martiaux de contact pour s’arrêter finalement devant une porte en bois à d’apparence simple. Ils pénétrèrent dans la pièce qui contenait de nombreuses armes de tous genres allant de l’arc à l’épée lourde en passant pas des protections pour tout le corps.
« Je me suis dit que cette salle serait tout à fait appropriée pour ton entraînement. Elle est renforcée grâce quelques sorts et est faite pour résister à des chocs violents, donc n’hésite pas te donner à fond.
– Merci à vous Maître Ancien, c’est vraiment très généreux de votre part, le remercia le jeune homme en commençant à se changer. »
Il en profita pour observer la riche gamme d’armes mises à la disposition des personnes venues utiliser cette salle. Thrista savait la faveur que lui faisait le vieil homme, seuls les fidèles du temple devaient normalement avoir accès à cette salle, pourtant il avait eu l’autorisation d’y pénétrer et même de s’y entraîner. Il n’allait pas laisser passer une telle chance !
« Je t’en prie mon jeune ami, mais ne crois pas que je te laisse utiliser librement cette salle pour ton simple plaisir, lui annonça le prêtre, le faisant relever la tête. J’ai senti une présence spirituelle intéressante provenant de toi tout à l’heure et je voudrais te voir à l’œuvre. Cela fait un moment que quelqu’un ne m’a pas rendu curieux à ce point. J’ai beau me faire vieux je suis toujours fasciné par l’empirisme et les combats, expliqua-t-il ensuite avec un petit sourire en se rapprochant. M’accorderais tu le plaisir de voir de quoi tu es capable ? »
Le vieil homme affichait un sourire bienveillant, de plus devant tant de générosité l’adolescent ne pouvait se permettre de refuser.
« Bien sur, c’est la moindre des choses que je puisse faire pour vous remercier de votre accueil, répondit Thrista sans hésiter. »
Il vit alors une flamme dans les yeux du vieil homme, comme si sa réponse venait de raviver quelque chose d’enfoui en lui depuis longtemps. Il ne décela cependant pas le soupçon de malice qui venait ajouter du pétillant à ce regard remplis de sagesse. Au grand étonnement du jeune homme, le plus âgé ôta le drap qui cintrait son corps pour se retrouver dans une tenue identique à celle des jeunes qui suivaient l’entraînement aux arts martiaux et vint se placer au centre de la pièce dans une posture d’attente. Thrista fit de même après une courte hésitation et vint se placer en face de lui.
« J’ai bien peur de ne m’être pas présenté jusqu’à présent, je te prie de m’en excuser. Mon nom est Zani, je suis l’un des trois Maitre Anciens de ce temple et suis également réputé comme le meilleur combattant de ma génération parmis les disciples de Sha’ana. Que dirais-tu d’un petit duel pour s’échauffer mon ami ? »
Tout en disant cela le vieil homme se pencha en avant pour saluer son adversaire potentiel et se mit en garde, une main dans le dos l’autre en avant paré à toute éventualité. Ce dernier semblait avoir instantanément perdu plusieurs dizaines d’années. L’adolescent mit quelques secondes à revenir de sa surprise, mais finit par saluer également son adversaire avec une courte révérence, avant de se mettre en position de combat. Il se mit en garde, les poings brandis devant lui, prêt à réagir à la moindre attaque.
« Mon nom est Thrista, je suis un apprenti empiriste, je n’ai pas non plus une grande expérience dans les arts martiaux, mais je suis ravi d’accepter votre défi Maître Zani, s’exclama-t-il avec un sourire.
– Bien, acquiesça le vieux prêtre, alors es-tu prêt ? Je suis peut-être vieux, mais je ne suis pas impotent, bien au contraire. Sois attentif mon garçon, qui sait, peut-être pourras-tu même apprendre quelque chose ?, ajouta-t-il le sourire aux lèvres, en commençant à tourner autour de Thrista. »
Le jeune homme fit de même, lui aussi un sourire au visage.
« Juste un conseil, commença Zani, le pétillement dans ses yeux s’intensifiant visiblement, ne me sous estime pas ! »
Il bondit vers Thrista avec une vitesse surprenante pour un homme de son âge et le frappa au ventre sans que celui-ci n’ait eu le temps de réagir.
« Tu pourrais le regretter… »


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Récits d’Ore

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Ombre & Plumes – 2 – Carmen

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D’ombre et de plumes

2

Carmen


L’agitation des quartiers portuaires se dissipait petit à petit à mesure que Thrista avançait dans les rues d’Eneleïa ; le quartier est vers lequel il se dirigeait était comparativement beaucoup plus calme. Seuls quelques passants s’y baladaient tranquillement. Cela s’expliquait par le fait que la partie est de la ville était principalement composée d’habitations et de résidences ce qui avait pour effet de n’attirer que très peu les touristes. L’adolescent aperçut quelques locaux en train de décorer le bord des rues et les façades des bâtiments de draps et de fleurs aux multiples couleurs. Cela contrastait avec la clarté des murs qu’ils recouvraient, ces derniers étant majoritairement marron ou blanc-beige dépendamment qu’ils soient en pierre ou en bois. Thrista savait que les habitants profitaient de ce moment de répit et de calme pour se préparer à la tempête qui allait venir avec le début du festival deux jours plus tard. Lui même avait décidé de revenir quelques jours avant pour se donner le temps de flâner dans les rues alors que celles-ci étaient encore relativement peu en proie à l’agitation. Il pouvait cependant déjà sentir la tension qui montait à l’approche de la célébration du mariage princier, tous attendaient l’annonce du début des trois jours de célébration pour se laisser aller à la joie et à l’ivresse. Il passa par l’une des nombreuses rues secondaires, déjà peu fréquentées par les locaux et encore moins par les touristes, et se retrouva devant une petite bâtisse faite de bois et dont l’enseigne usée par le temps mais toujours bien lisible indiquait le nom : En Carménie.
Malgré sa taille peu imposante, encore réduite par les deux hautes résidences s’élevant de chaque côté, la réputation de l’établissement n’avait rien à envier aux autres auberges. Elle était réputée chez les connaisseurs comme l’une des meilleurs du coin, une des perles cachées d’Eneleïa grâce à popularité de son plat spécial préparé par la patronne elle même. Un excellent minestrone avec courgettes, carottes, pâtes, viandes hachées et quelques dizaines d’épices et autres ingrédients gardés secret. Cette seule pensée du jeune homme suffit à lui mettre l’eau à la bouche, cela faisait tellement longtemps qu’il n’avait pas goûté à la cuisine de Carmen. C’est là que Thrista comptait loger le temps de son séjour car il connaissait bien la patronne, une petite bonne femme approchant de la cinquantaine et dont les cheveux couleur rouille commençaient tout juste à grisonner. C’était l’endroit où il avait séjourné à chaque passage dans la ville portuaire avec son père et il en gardait d’excellents souvenirs. C’était aussi là qu’il avait passé ses quelques jours avant de quitter le continent au début de son périple. Le jeune homme se dirigea donc droit vers l’enseigne au fougueux cheval de noir et de blanc qui semblait avoir été repeinte depuis la dernière fois. Les rideaux étaient tirés aux fenêtres, signe que l’établissement ne rouvrirait qu’au prochain repas, mais il poussa la porte sans la moindre hésitation et entra. Il ne fut pas surpris de voir la pièce déserte, par une journée pareille et à ce moment de l’après midi il était tout à fait normal de n’y trouver personne : tout bon touriste s’était déjà éclipsé depuis un moment. Il salua tout de même dans le vide, plus pour signaler sa présence à quiconque serait dans l’arrière cuisine que pour s’introduire réellement, mais fut surpris d’entendre une voix familière lui répondre du fond de la salle.
« Bienvenue à vous, entrez, entrez ! Je suis à vous tout de suite ! »
Thrista n’avait pas eu le temps de s’habituer à la pénombre mais dès qu’il entendit la voix il ne put s’empêcher de sourire. Nul besoin de ses yeux pour savoir qui venait de lui répondre. Il s’avança et dut attendre d’être au milieu de la pièce avant que ses yeux ne se soient entièrement habitués à l’espèce de pénombre qui y régnait pour apercevoir la petite silhouette penchée au dessus d’une table.
« Bonjour ! s’exclama-t-il à nouveau, toujours en souriant. Je ne t’avais pas vu Carmen, je croyais qu’il n’y avait plus personne. C’est fou, j’ai l’impression que rien n’a changé depuis la dernière fois !
– Ah ! Oui, je suis désolé pour l’obscurité. Je profite de l’absence momentanée de tout le monde pour faire un peu de ménage et je ne supporte pas de le faire avec le soleil qui me tape dessus. En plus il fait une de ses chaleurs aujourd’hui ! On est bien mieux à l’intérieur, répondit-elle tout en continuant de s’affairer sur la table qu’elle s’efforçait de faire reluire. Mais, nous connaissons nous ?, demanda-t-elle enfin en relevant la tête en souriant, l’air satisfait.
– Eh bien ? Tu ne te souviens pas de moi ? Remarque cela fait un moment que l’on ne s’est pas vu, concéda le jeune homme. »
La dénommée Carmen s’approcha alors de plus près pour l’observer, elle resta ainsi à le regarder, les sourcils froncés par dessus ses yeux gris, pendant quelques secondes. Le sourire du jeune homme s’agrandit lentement alors qu’il attendait que la patronne de l’auberge le reconnaisse enfin. Il avait bien changé depuis la dernière fois, plus grand d’au moins dix bon centimètres, les épaules plus larges, ses cheveux sombres avaient poussé, ils lui arrivaient à présent au milieu des oreilles alors qu’il les avait toujours gardé très courts auparavant. Bref il était presque méconnaissable. Presque, car la femme fronça soudain les sourcils.
« Tes yeux…, murmura-t-elle, oui ! Je m’en souviens ! Thrista ! Mes dieux ! Je ne t’avais pas reconnu ! Comme tu as changé… Combien de temps cela fait-il ? Un an ? Deux peut-être ? », demanda-t-elle alors que son sourire, disparut au profit d’un froncement de sourcil un moment auparavant, reparaissait à présent.
– C’est bien moi, acquiesça le jeune homme, toujours le sourire aux lèvres.
– Mes dieux, cela fait tellement longtemps…, murmura Carmen avant de franchir la distance les séparant en quelques pas et de le prendre dans ses bras.  »
Malgré sa petite taille la quinquagénaire possédait une force hors du commun, cela, couplé à un caractère et une volonté de fer, lui permettait de toujours parvenir à ses fins. Thrista eu un instant le souffle coupé mais lui rendit ensuite son embrassade avec joie, heureux de la retrouver après tout ce temps. Dès sa première visite à Eneleïa avec son père, ce dernier lui avait présenté l’aubergiste, une vieille connaissance à lui, et le jeune homme s’était attaché à cette bonne femme au caractère bien trempé mais à la gentillesse sans pareille. Visiblement l’attachement avait eu lieu dans les deux sens car Thrista vit une larme rouler sur la joue parsemée de taches de rousseur de l’aubergiste alors que celle-ci le relâchait enfin. Elle lui fit un sourire avant de se retourner pour se moucher légèrement et essuyer sa joue.
« Comment m’as-tu reconnu aussi vite ?, demanda-t-il alors, curieux de savoir car le jeune homme espérait pouvoir la faire marcher un peu plus longtemps avant de lui dire.
– Ce sont tes yeux, répondit-elle en se tournant à nouveau vers lui, tu as beau avoir grandi, tu as toujours le même regard que ton père quand il était jeune. »
Thrista acquiesça à nouveau. Elle n’était pas la première à lui dire qu’il ressemblait à son paternel.
« Tu sais, reprit Carmen avant qu’il n’ouvre la bouche, je pensais vraiment que tu courrais à ta perte en voulant partir aussi loin… Tu n’étais qu’un enfant, trop jeune pour ce genre de choses… Mais apparemment je me trompais, puisque te voila revenu en pleine forme ! »
Le jeune homme pu voir l’éclair d’inquiétude qui passa dans l’œil de la patronne de l’auberge et imagina aisément tout le souci qu’elle avait pu se faire pour lui, aussi fit-il un grand sourire. Ce périple n’avait en effet pas toujours été simple, au contraire, il avait fait face à des situations dangereuses plus d’une fois, mais il était revenu sain et sauf et, il l’espérait, plus fort. C’était tout ce qu’elle avait besoin de savoir.
« Oui. J’ai eu la chance de voyager en bonne compagnie, dit-il en posant sur l’épaule de l’aubergiste une main rassurante.
– Tant mieux alors. »
Carmen sursauta soudain, semblant se souvenir de quelque chose d’important.
« Que je suis bête ! Je ne t’ai toujours rien proposé ! Je suis là à discuter avec toit depuis tout à l’heure et je ne remplis même pas mon rôle d’hôtesse… s’exclama-t-elle en se donnant une légère tape sur la tête. Veux-tu quelque chose à manger ? Tu dois être affamé après ce long voyage…
– Ne t’inquiète pas, les repas étaient très bon à bord du Leikan ! répondit Thrista avec un petit sourire. Mais je t’avouerai que je ne suis pas contre un petite collation, si tu as quelque chose de simple bien sur ! ajouta-t-il immédiatement, ne voulant pas la faire se déplacer pour rien.
– Bien sur mon choux ! s’exclama Carmen en lui adressant un clin d’œil avant de se diriger vers la cuisine, j’ai toujours quelque chose pour toi ! Oh ! Et assied toi où tu veux, j’en ai pour deux minutes. »
Thrista ne répondit pas mais s’installa à une table non loin, posant sa besace et sa cape à ses pieds et profitant de l’absence de l’aubergiste pour jeter un regard à son établissement. L’auberge paraissait minuscule de l’extérieur mais une fois à l’intérieur elle dégageait, grâce à son aménagement intelligent et efficace, une impression d’immensité. Plusieurs chandeliers pendaient du plafond haut, loin au dessus de la tête, aucune cloison ne venait entraver la vue des clients, seules quelques énormes poutres en chêne massif soutenaient le tout de ci de là. On aurait dit l’intérieur d’une église faite de bois au lieu de pierre. Thrista entendit Carmen siffler depuis l’arrière cuisine et ne put empêcher un petit rire. Cela lui rappelait de nombreux et bons souvenirs. Peu avait changé depuis son dernier passage, la seule différence qu’il pouvait apercevoir était le nombre de tables qui avait légèrement augmenté et l’apparence de la salle, tout semblait comme neuf. L’adolescent savait cela du à la grande attention que l’aubergiste prenait à astiquer, rénover et conserver son mobilier mais il ne pouvait s’empêcher d’être impressionné. Son ventre grommelait son insatisfaction lorsqu’il aperçut la petite femme revenir vers lui les bras chargés d’un large plat recouvert de nourriture.
« Ne t’inquiète pas, c’était sur le feu et le reste je l’ai pris dans les placards, rien de bien compliqué. Je comptais moi-même manger de toute façon, expliqua-t-elle avant que le jeune homme en puisse protester. »
Thrista se contenta donc d’accepter silencieusement, préférant ne pas énerver son hôte en protestant car il la savait extrêmement persuasive quand elle le voulait. Il se servit donc de la viande grillée dans une assiette et commença à la déguster. Il mangèrent un moment en silence, le jeune homme piquant dans tous les plats disposés devant lui, mangeant des biscuits secs, des légumes, de la viande, des fruits et du fromage avec grand plaisir et grand appétit. Carmen elle dégustait une soupe à ce que Thrista pouvait dire et semblait grandement l’apprécier. Le jeune homme en déduisit que ce devait être la célèbre ragoût de poisson de Wlad, le cuisinier habituel de l’établissement.
« Comment se fait-il que tu sois déjà de retour ? Je croyais que tu n’avais prévu de revenir que pour le tournoi… s’enquit enfin la patronne avec un soupir de contentement en reposant son bol vide sur la table.
– A vrai dire j’ai changé d’avis, commença-t-il en prenant une dernière bouchée de son morceau de viande, au cours de mon voyage j’ai eu l’occasion de voir d’innombrables choses et de rencontrer de nombreuses personnes. J’ai appris énormément, seul mais aussi avec des compagnons de voyage que j’ai pu rencontrer. Mais je crois que lorsque j’ai appris pour le mariage j’ai réalisé qu’Ore me manquait et qu’il était temps de rentrer.
– Oh ! s’exclama Carmen avec un petit sourire en coin, ton retour n’est donc pas une simple coïncidence, tu es bien revenu pour voir la princesse !

– Oui. Répondit Thrista, tentant de ne pas rougir. Je ne pouvais pas louper ça… »
Carmen le regarda un long moment avec attention, le fixant de ses prunelles vert-de-gris, avant de sourire en hochant la tête, comme si elle approuvait silencieusement ce qu’elle venait juste de penser.
« Eh bien en tout cas, tu as bien raison ! dit-elle en prenant une gorgée de son verre d’eau. Tu ne peux pas savoir à quel point ça me fait plaisir de te revoir ! Combien de temps comptes-tu rester cette fois ? Demanda-t-elle. Le temps du mariage j’imagine.
– Oui, le temps de la célébration, acquiesça Thrista.
– Eh bien mon humble auberge t’est ouverte autant de temps que tu le souhaite, tu es le bienvenu ! s’exclama-t-elle en désignant l’établissement de la main. »
Elle se leva ensuite et, une fois s’être assurée que le jeune homme n’avait plus faim, ramena le plateau en cuisine avant de revenir presque immédiatement. Thrista s’était levé et regardait à nouveau autour de lui lorsqu’elle reparut à ses côtés.
« Viens, je vais te montrer ta chambre. Je dois en avoir une ou deux de libre au deuxième qui sont très calmes et très confortables si cela te convient.
– Tout ce que tu auras à me proposer, tu sais que je ne suis pas difficile. Et puis je me sens toujours bien ici. »
Le jeune aperçut les joues de la femme rosir légèrement à son compliment alors qu’elle passait devant lui pour le guider jusqu’à ses quartiers le temps de son séjour. Elle attrapa au passage une clé sur un large tableau de bois fixé au mur. Ce dernier était presque vide, ce qui indiquait que l’établissement était quasiment complet, pourtant tout était silencieux et le jeune homme n’avait vu personne depuis son arrivée. Il en déduit que les clients devaient soit être en train de faire la sieste soit en train de flâner dans les rues d’Eneleïa. De plus l’heure du repas n’étant pas encore arrivée, tout était et resterait calme un moment. Lorsqu’il eu fait le tour de la pièce et déposé ses affaires à côté de son lit le jeune homme redescendit dans la grande salle, fermant la porte à clé par sécurité. Il retrouva la patronne en train de nettoyer les différentes tables tout au fond de la salle.
« Tu as eu le temps de t’installer ?, demanda-t-elle en lui adressant un sourire sans s’interrompre dans sa tâche.
– Oui, merci, répondit Thrista en hochant la tête. D’ailleurs, combien te dois-je pour la chambre ? »
L’adolescent ne put même pas le temps d’insister tant le refus de l’aubergiste fut immédiat et catégorique, elle refusait de faire payer un ami de longue date qui logeait dans son établissement et il n’allait pas l’en dissuader. Thrista ne put que se résoudre à accepter la décision de la patronne avec un léger soupir, il savait qu’insister était peine perdue. Aussi préféra-t-il proposer son aide pour les tâches ménagères, ce que Carmen accepta avec plaisir après un court débat. Le jeune homme se mit donc immédiatement au travail, assistant la petite femme dans son travail. Ils discutèrent ainsi pendant les quelques heures qui suivirent, astiquant les surfaces boisées, récurant le sol et disposant les couverts sur les tables pour le repas du soir. Le jeune homme raconta à son hôte les nombreuses découvertes et rencontres qu’il avait pu faire au cours de son périple, notamment sur Simériah, terre que Carmen n’avait jamais visitée jusqu’à présent.
Lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin la nuit tombait déjà et, à travers les fenêtres dégagées pour laisser entrer la lumière affaiblie du soleil, on pouvait apercevoir les rues commençant s’illuminer et à se remplir de curieux. Les chars, en préparations pour le défilé depuis de longues semaines déjà, étaient sur le point d’être achevés et prenaient enfin véritablement forme. De nombreux badauds venaient en observer l’apparence. Quelques clients commencèrent à affluer et Thrista aperçu Wlad qui rentrait visiblement de sa pause de l’après-midi alors qu’il montait en direction de sa chambre. Le jeune homme se résolut à aller le saluer plus tard et prit sa cape avant de se diriger vers la porte. Une fois dehors il se dirigea vers le nord de la ville, il aurait tout le temps de visiter les quartiers sud et ouest ainsi que ceux du palais lors des prochains jours. Le jeune homme préféra la tranquillité du nord de la ville au vacarme croissant dont il savait faire preuve le sud dernièrement. Cela lui permit de réfléchir à ce qu’il allait bien pouvoir faire à partir de maintenant, par où il allait commencer son voyage en terre d’Ore et quels allaient être ses objectifs à présent. Il marcha ainsi, perdu dans ses pensées, se laissant guider par ses pas, jusqu’à ce que la nuit tombe définitivement, rencontrant ici et là bateaux, guerriers géants et autres dragons faits tout de bois qui attendaient patiemment leur heure de gloire lors du défilé ayant lieu le surlendemain. Lorsque les dernières lueurs du soleil s’éteignirent derrière l’horizon il se décida à rentrer à l’auberge, la journée avait été longue et il aspirait à un bon repos avant de se lancer dans les festivités qui animeraient la ville dès l’aube.
Le jeune homme observait les étoiles en marchant et remarqua qu’une des constellations de la voûte céleste semblait briller d’un éclat plus vif que d’habitude ce qui l’étonna car il ne se souvenait pas avoir remarqué la brillance de cette étoile auparavant. Même lors des nombreuses soirées passées avec son père à observer le ciel lorsqu’il était plus jeune. Cela fit remonter une foule de souvenirs et il se rappela de ce que lui avait dit un ami et qu’il avait décidé de mettre à l’épreuve en revenant en terre d’Ore : « Il ne sert à rien d’attendre que la chance vienne à toi, il faut parfois savoir la forcer.».


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Récits d’Ore

Ombre & Plumes – 1 – De retour

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D’ombre et de plumes

1

De retour


Une brise calme soufflait sur l’étendue bleue. La mer était, à l’instar du vent, calme et sereine. Les trois navires se rapprochaient tranquillement de leur destination sous le ciel parsemé de quelques moutons blancs. Le vent était agréablement frais, il contrastait, pour le plus grand plaisir des passagers du Leikan et des deux autres vaisseaux de la Trinité, avec la chaleur qui régnait depuis le début de la traversée. Même la tempête qu’ils avaient dû affronter quelques jours plus tôt n’avait permis de refroidir que temporairement l’atmosphère, le soleil d’été était très rapidement revenu réchauffer l’air. Il semblait même à Thrista que ce dernier brillait de plus en plus fort à mesure qu’ils se rapprochaient des côtes du royaume de Tébor. Le jeune homme brun se tenait sur le pont avant du Leikan. Il avait fait route depuis Simeriah à bord du camarade de l’Illilda et de l’Archéniss et après presque trois semaines en mer il arrivait enfin à destination. En effet on pouvait apercevoir au loin la côte Oréenne commençait à se dessiner à l’horizon, plus précisément les hautes falaises d’Eneleïa, la capitale du royaume de Tébor. La cité portuaire était encore à plus d’une bonne heure de distance mais la côte jaillissait déjà petit à petit des flots. C’était là que la Trinité se préparait faire son avant-dernière escale avant de rentrer en Galaeda. Thrista observait tout cela avec attention et affichait un large sourire, cela faisait bien trop longtemps qu’il n’avait pas foulé le sol du continent d’Ore. Enfin, il rentrait.

La foule déjà présente sur le pont s’étoffa encore à mesure que le Leikan se rapprochait de la côte et que les falaises d’Eneleïa se précisaient, chacun voulant les apercevoir. Et Thrista se doutait qu’il devait en être de même pour les deux autres navires de la Trinité. La flotte tenait son nom du nombre de vaisseaux qui la composait, ils étaient au nombre de trois : le Leikan, l’Illilda et l’Archéniss ; elle était le joyau de la marine Galaedienne. Bien que réduite en nombre, elle ne pouvait cependant être qualifiée de « petite flotte » car ses effectifs réduits étaient largement compensés par l’envergure des navires qui la composaient. Long de presque de trois cent mètres pour plus d’une centaine de haut, leurs coques étaient d’un blanc éclatant. Chacun arborait le pavillon bleu marine sur lequel étaient visibles trois oiseaux de mer de couleur blanche ainsi que la lettre G de couleur gris clair en son centre. C’était le symbole du royaume de Galaeda, l’un des plus petit mais des plus influents états membres de l’Alliance d’Ore. La flotte devait faire halte à Eneleïa pour les prochains jours avant de reprendre son périple retour vers Port-Varenne, la capitale de Galaeda. Thrista avait saisi l’opportunité de ce voyage exceptionnel pour revenir en Ore après avoir passé plusieurs mois sur le continent de Simériah, au nord-est. Ils avaient navigué sur plus d’un quart des mers centrales pendant presque trois semaines et arrivait enfin à destination. Le jeune homme n’avait pris la décision de rentrer que lors de son séjour à Mellona, située sur la côte sud de Simériah -maintenant de l’autre côté de l’océan-, lorsqu’il avait eu vent de l’annonce du mariage imminent de la princesse de Tébor. Cela l’avait décidé à revenir et le départ presque fortuit de la Trinité depuis Mellona avait achevé de le convaincre.

La vue était époustouflante. Au loin les falaises d’Eneleïa semblaient couper l’océan en deux, d’un côté à l’autre de l’horizon et continuant bien au-delà. Alors que les navires s’approchaient de l’entrée de la cité, ces dernières grandissaient et se détaillaient de plus en plus, cela donnait l’impression de les voir s’élever depuis les fonds marins comme une immense forêt de roc. Ces murs gigantesques de granite et de calcaire s’élevaient à plus de deux cent mètres au dessus des flots et avaient, depuis toujours, servit de fortifications naturelles à Eneleïa. Aucune des nombreuses invasions ennemies n’avaient pu en venir à bout, ce qui avait donné la réputation de forteresse imprenable à la cité portuaire. Les immenses portes du port y étaient aussi pour quelque chose, presque aussi hautes que les falaises elles mêmes, elles avaient été construites un peu plus de huit cent ans auparavant, à peine un siècle et demi après la fondation de la cité elle même. L’esprit brillant qui avait imaginé et fait exécuter ce projet titanesque était resté un illustre inconnu mais la renommée des Portes d’Eneleïa, elle, rayonnait dans toute l’alliance. Elles trônaient au centre des falaises, un immense mur blanc qui dépassaient ces dernières de plusieurs dizaines de mètres. Sur chacune des trois parties du mur de pierre blanche on pouvait apercevoir un symbole différent, marquant les différents points d’accès au port. Les Portes s’ouvraient et se fermaient plus ou moins selon l’intensité du trafic qui transitait par la cité des deux mondes, nom qui avait été donné à Eneleïa de part son statut de passerelle entre le continent d’Ore et les mers centrales.

La cité portuaire avait depuis bien longtemps obtenu le statut du plus important centre de commerce du royaume de Tébor et se trouvait presque sans rival au niveau du continent lui même. Les Portes avaient grandement contribué à cimenter sa réputation de passage sûr le long de la côte et comme escale obligatoire pour qui voulait se rendre aux Iles Karnines ou en Simériah. L’édifice gigantesque permettait à tout type de navire et de flottes d’accoster et de reposer dans son port en sécurité, assurant le développement stable du commerce et des échanges. Tout cela était possible grâce au mécanisme qui permettait de contrôler les portes et ainsi de les relever ou de les rabaisser au besoin grâce à un habile mélange d’ingénierie mécanique et de magie. Cela permettait également de se prévenir contre tout assaut par la mer car, une fois les portes fermées, Eneleïa devenait virtuellement imprenable par voie maritime.

Le Leikan s’arrêta en face de la porte centrale, les deux autres navires de la flottille Galaédienne se placèrent devant les deux autres entrées, un de chaque côté du Leikan. Cette disposition imposante était nécessaire de part l’échelle des trois navires, chacun n’ayant que très peu à envier à la muraille elle-même. Tout marin ayant eu le privilège de mettre pied sur le pont d’un des navires de la Trinité ne pouvait que ressentir un intense sentiment de pouvoir et d’invincibilité. Chacun des trois vaisseaux était obligé de se mettre à quai séparément afin débarquer leur cargo et leurs passagers. Cette fois-ci la Trinité était tout particulièrement chargée du fait que de nombreux passagers se rendaient à Eneleïa pour célébrer le mariage royal qui allait y avoir lieu quelques jours plus tard. Nombreux aussi étaient les marchands qui avaient fait le voyage, préférant le tarif plus élevé de la flotte Galaedienne mais une réelle assurance de sécurité pour eux et leur marchandise par rapport au risques de l’affrètement d’un navire personnel.

Un silence solennel se fit sur les ponts respectifs des trois navires à mesure que la tension grandissait, seuls quelques cris étaient audibles ici et là, s’échappant des bouches des plus jeunes qui perdaient patience. Les moteurs étaient arrêtés le temps que chaque capitaine reçoive l’autorisation finale d’entrer dans le port. Soudain, après ce qui sembla une éternité à Thrista, l’air se mit à vibrer et on put entendre retentir une corne de brume sur les hauteurs du mur. Puis une deuxième vint se joindre à la première et ce furent bientôt tous les remparts qui sonnèrent pour annoncer l’arrivée des trois gigantesques vaisseaux dans le port. Ce signal de bienvenue se prolongea pendant de longues secondes avant de s’éteindre petit à petit, s’effritant sur les flots et disparaissant au loin. Et alors que le silence était retombé, les cornes de brumes retentirent à nouveau, suivant le même schéma deux autres fois avant de s’éteindre pour de bon. Un autre moment s’écoula alors, semblant encore plus long que le premier. Puis ce fut alors au tour du mur et des falaises de se mettre à vibrer. Le jeune homme aperçut d’abord les remous de l’eau avant de voir les portes bouger. Mais lorsque les deux immenses battants commencèrent enfin à se séparer il ne put que retenir son souffle, la vision gargantuesque qui s’offrait à lui le bouleversait autant que la première fois. On aurait dit que la terre s’ouvrait en deux pour révéler un passage vers un autre monde. En à peine quelques minutes la voie fut complètement ouverte pour les trois navires et la Trinité put s’engager d’un seul mouvement dans les ouvertures. Il était peu commun d’être témoin de l’ouverture de plus d’une seule des trois portes, qui plus est au complet, aussi chaque passager ne pouvait s’empêcher d’admirer ces trois bouches géantes prêtes à les dévorer. Tout se passa alors très vite : les moteurs se remirent à vibrer et l’Illilda, le Leikan et l’Archeniss s’ébranlèrent à nouveau, glissant ainsi sans problème à travers les ouvertures, et se retrouvèrent bientôt à l’intérieur des remparts anciens.

Placé à l’avant du Leikan, Thrista avait une vue imprenable sur ce qui se déroulait devant lui. Le mur était au moins deux fois plus haut que les trois navires, ces derniers s’étaient donc retrouvés caché dans son ombre le temps que les portes s’ouvrent, mais une fois que ce fut le cas ils baignèrent à nouveau dans l’intense luminosité. La vie, qui semblait s’être momentanément interrompue, reprit alors son cours. Les passagers furent assaillis par l’intense brouhaha et les cris de joie des habitants d’Eneleïa attendant l’arrivée de la flotte un peu plus loin sur les quais. Seuls quelques centaines de mètres séparaient à présent la Trinité de sa destination mais, à mesure qu’elle avançait, Thrista eut l’impression qu’il vivait la partie la plus longue du voyage, il brûlait d’envie de débarquer enfin ! Le jeune homme dut prendre son mal en patience cependant car la flotte devait encore rejoindre les débarcadères prévus à son effet et s’y amarrer avant de pouvoir commencer à laisser descendre les passagers et débarquer son cargo. Il entendit les cris de la foule s’amplifier à mesure que le Leikan s’approchait des quais et put observer plus distinctement ce qui produisait ce bruit : une foule immense était massée sur toute la longueur de ceux ci et saluait chaleureusement les trois vaisseaux. La clameur s’amplifia encore lorsqu’elle obtint une réponse de la part de la Trinité, les navires firent tous trois simultanément sonner leurs cornes de brumes pour signaler leur arrivée.

Depuis le pont Thrista pouvait observer le port entier. Ce dernier était immense, à la mesure de ses portes, et ne pâlissait pas devant le Leikan, l’Illilda et l’Archéniss réunit. De nombreux autres navires, des plus grands aux plus petits, étaient amarrés ça et là, et une myriade de personnes fourmillaient, affairés à charger ou décharger les marchandises. Le reste de la surface de pierre claire était couvert par la foule accueillant la flotte Galaedienne.

Un observateur suffisamment averti pouvait également déjà apercevoir des traces de décorations, des draps colorés et des ensembles floraux qui avaient commencé à apparaître en préparation du mariage princier. Cela rendait la ville encore plus vivante aux yeux de Thrista, lui rappelant sa première visite dans la cité des deux mondes dix ans plus tôt. Il avait six ans à l’époque et la cité célébrait alors le dixième anniversaire de la princesse. Il y était venu avec son père, qui voulait lui montrer Eneleïa sous son plus beau jour.

«Ne t’éloigne pas trop !, lui avait intimé son père alors qu’ils entraient dans l’enceinte de la cité, tu pourrais aisément te perdre.

Où allons nous ?, avait demandé le jeune garçon, les yeux ébahis devant les merveilles qui dansaient devant lui.

Tu verras très bientôt !, lui avait répondu l’homme plus âgé avec un clin d’œil. Mais peut-être aurons nous la chance d’apercevoir la princesse de près… »

A l’époque, il n’avait pas été capable de dire si son père plaisantait ou non mais il n’avait pu retenir l’excitation qui montait en lui à l’idée de visiter la citée Téboréenne. Le souvenir se dissipa lorsque Thrista sentit les secousses familières indiquant que le navire s’était enfin arrêté. La foule en contrebas acclamait toujours chaleureusement la Trinité et ses passagers répondaient avec de larges sourires et des saluts énergiques. Thrista jeta un regard autour de lui, les passagers commençaient déjà à se diriger vers les passerelles de débarquement ou bien vers leurs cabines pour récupérer leurs affaires. Il hésita un instant avant de se diriger d’un pas lent vers le point le plus avant du bateau, ne s’arrêtant que lorsqu’il fut tout au bout de la proue. Il observa alors les va-et-vient plus bas sur les quais. Le jeune homme préférait attendre avant de débarquer lui même afin d’éviter la foule impatiente de passagers désirant mettre pied à terre ainsi que celle qui attendait une fois en bas.

Le jeune homme dirigea alors le regard vers le palais royal, le bâtiment imposant et d’un blanc pur trônait au dessus des nombreuses autres constructions alentour et était clairement visible malgré la distance. Il laissa échapper un léger soupir avant de laisser son regard se balader sur le reste de la ville, elle ne lui semblait pas avoir changé tant que ça depuis son départ et pourtant elle lui semblait différente. Plus grande peut-être ? L’architecture élégante qui lui était propre était composée de myriades de couleurs et de la blancheur pure des murs des bâtiments, mêlant élégamment bois et pierre, petitesse et grandeur, droiture et arrondis. La cité était un mélange de nombreux styles et de diverses cultures, sa diversité se voyait notamment au niveau de sa population mais aussi de son architecture et de son économie, c’était précisément cela qui la rendait si attractive auprès des ses habitants comme auprès des étrangers qui venaient y séjourner.

Quand il ne resta plus qu’une poignée de passagers sur le pont Thrista se décida enfin à débarquer. Il se dirigea vers sa cabine, une petite chambre avec un lit simple et une fenêtre, pour y récupérer ses affaires. Il enfila une cape légère et remonta la capuche de celle-ci au dessus de sa tête pour se protéger du soleil avant de passer son sac par dessus son épaule. Il vérifia une dernière fois que rien ne restait dans la cabine avant de sortir. Alors qu’il se dirigeait vers l’un des ponts de débarquement, recouvert d’une toile bleue pour le garder à l’ombre, il remarqua le capitaine du Leikan et son second qui se tenaient sur la terrasse du pont supérieur. Le premier était une jeune femme brune de taille moyenne au regard azuré assuré tandis que son second était un homme d’âge proche, fin et à la tignasse rougeoyante. L’homme sembla remarquer Thrista et tourna la tête dans sa direction, lui adressant un discret salut de la tête accompagné d’un léger sourire avant de recentrer son attention sur le débarquement des marchandises plus bas sur les quais. Le jeune homme les avait vu en action tous les deux ; à première vue aucun ne semblait taillé pour la fonction qu’ils occupaient et pourtant Thrista avait vu les marins obéir immédiatement à leurs ordres et cela sans répliquer. Le capitaine, bien que de plus petite taille que la majorité de son équipage et qui plus est une femme, et son second, pâle et presque maigre, ne faisaient pas forte impression. Tous deux semblaient se métamorphoser cependant lorsqu’ils étaient à leur poste et savaient maintenir leur autorité tout en gardant le complet dévouement de leur équipage sans jamais être questionné ou désobéi.

Thrista cligna des yeux à plusieurs reprises alors qu’il mit enfin pied à terre sur le quai d’Eneleïa. Le contraste soudain entre l’ombre agréable de la passerelle et la luminosité du ciel était presque douloureux. Lorsqu’il se fut réhabitué à la luminosité ambiante, le jeune homme put réellement mesurer l’agitation qui avait lieu sur les quais et dans le port entier : des marins couraient, criaient et transportaient des marchandises de part et d’autre, les passagers se bousculaient et les habitants et touristes venus pour assister à l’arrivée de la Trinité étaient toujours aussi nombreux et bruyant. Il attendit quelques instants que le flot de personnes diminue légèrement pour pouvoir quitter le quai mais se rendit vite compte que cela n’arriverait pas de si tôt. Les membres de l’équipage du Leikan qui aidaient au débarquement des passagers lui souhaitèrent un bon séjour lorsqu’il se décida enfin à braver la cohue. Il n’eut le temps de répondre qu’un simple merci avant de se faire happer par le mouvement de la foule. Lentement, à force de patience et d’obstination, Thrista finit par se frayer un chemin vers l’extérieur du port et à pénétrer dans le district est. Le passage obligatoire par la douane pour quitter le port prit beaucoup moins de temps qu’il ne l’avait imaginé, le fait que ce ne soit pas sa première visite aida grandement, et il se retrouva bientôt dans Eneleïa même. Les rues des quartiers est étaient quasiment aussi peuplées que le port mais petit à petit il parvint à naviguer à travers cet océan vivant et à traverser les vagues de passants qui allaient et venaient dans toutes les directions.

Le jeune homme trouvait cependant sa progression trop lente, il aurait préféré pouvoir atteindre les rues moins bondées plus vite. Son allure réduite, néanmoins, lui permit de profiter de la belle architecture de la ville. Les couleurs dansaient tout autour de lui, autant sur les murs des bâtiments que sur les habitants et les touristes qui formaient la foule compacte. Sur une place un peu plus loin il put entendre quelques notes jouées par un groupe de musiciens dont l’auditoire était un flux ininterrompu de passants. De petits étals étaient visibles ici et là, les marchands hélant la foule pour essayer de vendre leurs biens. Il aperçut également des constructions en bois placées sur le bord des rues. Ces chariots encore en construction allaient bientôt se mettre en branle et parader dans la ville pour célébrer le mariage de la princesse. La ville était un mélange de myriades de couleurs, de sons et d’odeurs, animée par la musique ambiante et ses habitants. Thrista ne put réprimer un sourire en repensant à sa première venue à Eneleïa.

L’agitation s’était presque complètement dissipée lorsqu’il arriva dans la partie nord des quartiers est, les rues s’étaient petit à petit vidées de la foule et seuls quelques passants croisaient à présent le chemin du jeune homme. Thrista laissa échapper un soupir de soulagement, toute cette agitation l’avait exténué plus qu’il ne s’y était attendu. Ce n’était pas la première fois qu’il venait à Eneleïa ou qu’il se frayait un chemin dans une ville bondée, contrairement à de nombreux touristes. Garder l’œil ouvert et l’esprit alerte était absolument crucial, un seul moment de distraction et on pouvait se retrouver dépossédé de ses biens. Il s’arrêta un instant pour regarder les indications autour de lui, s’assurant qu’il était dans la bonne direction, avant de poursuivre son chemin. Le palais était toujours sur sa gauche, blanc et imposant malgré la distance. Mais la destination du jeune homme était tout autre : une petite taverne un peu plus au nord.

Thrista marchait le long de la grande rue, jetant des coups d’œil aux alentours à mesure qu’il reconnaissait les bâtiments. Le soleil avait bien entamé sa descente dans le ciel lorsqu’il aperçut enfin sa destination. Il ressentit une vague de joie à l’idée d’être enfin de retour dans la cité portuaire dont il gardait tant de souvenirs. Eneleïa était à la fois telle qu’il se la rappelait dans ses souvenirs les plus lointains et bien différente, elle était vivante et joyeuse mais, après si longtemps, lui semblait aussi avoir recouvré son air légèrement mystérieux qui l’avait séduit la première fois. Oui, il était décidément temps qu’il revienne. Le jeune homme passa une main dans ses cheveux sombres et ne put que laisser son sourire s’élargir tant l’excitation le gagnait. C’était ici qu’avait commencé son long périple et c’était ici qu’à nouveau il faisait escale avant de repartir à l’aventure.

Il était enfin de retour.

*

Sur un quai non loin du point d’attache destiné à la Trinité, attendait une patrouille de la marine Galaedienne. Les hommes étaient debout en rangs serrés, leurs armes au pied. Ils chuchotaient discrètement pendant qu’un homme aux cheveux grisonnants faisait les cents pas devant eux. Soudain l’homme s’arrêta et fixa l’eau eu centre du grand bassin circulaire
«Soldats, présentez armes !, annonça soudain l’homme aux cheveux grisonnants. ils ne vont pas tarder à arriver alors je veux que vous soyez le plus discipliné possible. Pas une bavure, c’est bien compris ?!
– Oui caporal ! répondirent-ils tous simultanément.
– Bien. Ajouta simplement celui-ci avant de retourner à son observation de l’eau. »
Ce quai, en forme de cercle au trois quart fermé, s’étendait sur huit fois la largeur des quais ou s’étaient arrêté les vaisseaux de la Trinité, il avait été spécialement aménagé pour les vaisseaux de la marine Galaedienne et accueillerait aujourd’hui les trois géants. Le Leikan, l’Illilda et l’Archeniss devaient venir accoster ici après le débarquement civil pour débarquer le reste de la cargaison.
Le premier des trois vaisseaux apparut alors à l’entrée de la baie et longea le quai par la gauche avant d’aller lentement se ranger sur le côté droit. Il fut rapidement suivit des deux autres navires qui firent de même sur la gauche et au centre. Ils cachaient ainsi la vue à toute personne ayant par hasard ou non l’envie de regarder ce qu’il s’y passait. Alors que les capitaines et leurs différents équipages commençaient à descendre des trois navires, le caporal s’avança vers eux d’un pas ferme pour les rejoindre à mi-chemin. Il leur souhaita la bienvenue, s’enquérant immédiatement de l’organisation du débarquement de la cargaison. Les capitaines étaient au nombre de trois, une jeune femme brune, capitaine du Leikan, un grand homme aux longs cheveux blancs, capitaine de l’Illilda, et un petit homme d’une quarantaine d’années aux cheveux blonds coupés court, capitaine de l’Archéniss. Ce fut la jeune femme brune qui répondit.
« Ne vous inquiétez pas, tout est déjà prévu. Vous n’aurez qu’à veiller à ce que personne ne pénètre dans ce périmètre pendant les prochains jours et tout devrait bien se passer. Nous n’attendons plus que les retardataires, comme d’habitude, annonça-t-elle en souriant, ce qui étonna le caporal.
– Les retardataires ? N’êtes vous pas que trois navires ?, demanda alors celui-ci.
– Disons que oui et non, dit la femme en souriant toujours.
– Mais… »
Alors que le caporal rouvrait la bouche pour parler des bulles, puis des remous se formèrent à la surface de l’eau au centre de la baie. L’eau se mit à vibrer. Quelques instants après un morceau blanc sortit de l’eau avant d’être rapidement rejoint par le reste d’un navire à l’apparence étrange : sans hublots et aux formes complètement arrondies devant et derrière. Il se stabilisa à la surface et une trappe s’ouvrit sur son toit. Avant même que l’étrange navire ait touché le quai, un homme aux cheveux châtains et à la moustache fine ainsi qu’une femme blonde en sortirent, se laissant prestement retomber sur la coque qui dépassait à peine de l’eau. L’homme se tourna vers eux avec un grand sourire et leur fit un signe de la main.
« Eh bien alors, on ne nous attend pas pour faire la fête ?, s’exclama-t-il joyeusement.
– Dépêchez vous Stone, nous n’avons pas toute la journée, lui répondit le capitaine aux cheveux blonds, qui avait l’air d’être amusé par la conduite de son collègue.
– La cargaison est avec l’Odenon, annonça alors le plus vieux du quatuor. Il est tout à fait normal que vous soyez surpris, très peu de personnes savent que la Trinité est en fait composée de quatre vaisseaux, trois vaisseaux cargo et un submersible, expliqua-t-il devant l’air surpris du caporal.
– Cette flotte de trois navires peut se transformer à tout moment en armada de guerre, comme vous le savez déjà, mais lorsque sa mission se limite à transporter des marchandises ou des passagers, elle n’est pas totalement fonctionnelle et est donc vulnérable. Un quatrième vaisseau submersible et indétectable à donc été ajouté pour assurer une protection complète, compléta la femme brune.
– Vous comprendrez bien sur qu’en raison de sa dangerosité et de sa valeur, cette cargaison est, et doit rester, un secret total pour le moment, elle doit être remise uniquement au général. Ce que nous transportons est de grande importance pour la préparation du Tournoi, annonça enfin l’homme qui venait de sortir du submersible.

– Bien sur !, affirma le caporal, essayant de se remettre de sa surprise. Vous pouvez la décharger dès à présent, l’entrepôt de stockage provisoire est prêt.
– Parfait , acquiesça la femme brune. »
Elle se retourna alors vers ses hommes pour leur donner les ordres de débarquement.
« Soldats ! Vous pouvez débarquer le système Ortheus ! »


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