Noir

Sur le grand tableau blanc qui trônait au centre de la salle étaient épinglées toutes les photos qui avaient été recueillies au cours des premiers jours de l’enquête. Six portraits en A4 étaient alignés sous le bord supérieur. Six visages, trois hommes et trois femmes, et, juste au dessous, les photos de la victime. Encore plus bas, les photos de la scène du crime, sombre et sanglante.

Sur le premier portrait on pouvait voir le visage d’un homme sur lequel s’étaient imprimées les marques du temps passé. Sa crinière sauvage et sa moustache finement taillée, ornements argentés qu’il arborait fièrement, lui donnaient un air des plus dignes. On pouvait également apercevoir le haut du col d’un gilet couleur moutarde au bas de la photo.

À sa droite, celui d’une femme d’âge environ égal à l’air revêche. Elle fixait l’objectif d’un œil noir derrière les verres en demi-lune de lunettes perchées sur le bout de son nez, nez aussi pâle que l’astre nocturne lui même.

Le troisième portrait attirait immédiatement l’œil de part la beauté naturellement hypnotisante de la jeune femme qui y apparaissait. Sur son visage aux traits fins se dessinait le fantôme d’un sourire narquois et étonnamment confiant. Dans sa longue chevelure noir de jais on pouvait apercevoir une petite broche en forme de rose rouge.

Les deux suivants étaient des hommes.

L’un portait des lunettes, l’autre non. Le premier était vêtu d’un foulard couleur aubergine, l’autre d’une redingote vert foncé à col haut. Le premier semblait grand et mince tandis que le second plus courtaud. L’un arborait une chevelure épaisse et sauvage, presque rousse tandis que l’autre était brun, au crâne presque dégarni. Rien ne semblait rapprocher les deux hommes, l’un était homme de science, l’autre résolument d’église, et pourtant, pour l’observateur attentif, on pouvait déceler dans leur regards quelques similaires lueurs sombres.

Le sixième portrait était celui d’une femme d’une cinquantaine d’années, les cheveux coiffés d’un couvre chef blanc de domestique. Elle semblait mal à l’aise, étrangement apeurée. On pouvait presque entendre la voix chevrotante qui s’échappait péniblement de ses lèvres lorsqu’elle parlait.

Sur la grande table devant le tableau était étalé un plan détaillé du manoir où avait eu lieu le crime et, répartis autour de ce dernier dans des sacs plastiques, les différents objets qui avaient été récupérés et analysés par le département scientifique. Il y en avait six en tout, dont un couteau, une clé anglaise et un pistolet.

La salle, illuminée par la lumière blanchâtre des néons, était vide. Mais cela ne durerait pas car bientôt l’équipe d’enquêteurs entrerait et se mettrait à travailler d’arrache-pied afin de résoudre le mystère qui entourait la mort du vieux Docteur. Cela leur avait été explicité de façon on ne peut plus claire : il était primordial de retrouver le meurtrier du Docteur, c’était tout ce qui importait à présent.

Alea jacta est, les dés étaient jetés…


“Qu’est-ce ?”, vous entends-je demander. Eh bien ne paniquez pas, il y a quelques indices ici et là… ;)

Ps: C’est pas Harry Potter >.>

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Le Masbaha rouge

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Le Masbaha rouge

Un brouhaha quelque peu étouffé régnait dans le grand salon au boiseries finement vernies. Une foule d’une quarantaine de personnes attendait, patiemment assise sur des fauteuils installés spécialement pour l’occasion, que le propriétaire des lieux, également maître de cérémonie ce soir là, arrive et leur fasse part de son annonce tant attendue. Ils étaient venus de tout Paris, et même de province pour certains, afin d’assister à la révélation qui depuis deux ou trois semaines faisait frémir leurs coeurs passionnés d’exotique et d’étrange.

Cela faisait à présent presque une heure qu’ils attendaient pour les plus ponctuels, et une bonne demi heure pour les retardataires. La tension et l’impatience commençaient à se faire sentir dans les murmures agacés qui se propageaient sur le bois. Pour ceux qui connaissaient déjà la pièce dans laquelle ils se trouvaient, il n’y avait pas de doute : l’immense drap rouge, tendu devant le mur en face d’eux dissimulait quelque secret dont Louis Braguelonne, l’aventurier de légende, découvreur d’objets rares et uniques, allait leur faire la présentation sous peu. Les plus téméraires avaient bien sûr pensé à jeter subrepticement un regard derrière cette dernière mais deux hommes de taille et d’uniforme imposants les en avaient dissuadés d’un simple regard. Ils s’étaient donc contentés d’observer en silence la surprenante beauté des lieux dans lesquels ils se trouvaient ainsi que la qualité des gravures dans le bois des murs ou bien de faire survivre leur conversation avec la femme au cheveux gris qui ne pouvait s’empêcher de leur faire part de son excitation à l’idée de revoir le grand Louis Braguelonne.

Cette dernière était assise au côté de l’un de ces téméraires. Celui-ci avait les cheveux plutôt courts, blonds et bouclés, et observait la pièce de son regard brun, doux mais perçant, tout en l’écoutant d’une oreille distraite se vanter d’avoir pu rencontrer le Lord Braguelonne personnellement à plusieurs reprises et d’étaler son émerveillement pour la personne qu’il était. Il tendit cependant une oreille plus attentive lorsque la femme dont la voix chaude et presque sensuelle ne semblait pas avoir vieillit à la même vitesse qu’elle, commença à débattre de la présence du joli drapé d’un rouge foncé fort appréciable à l’oeil.

– Voyez-vous, je ne peux m’empêcher de me demander ce que cette tenture – car je crois, au vu des motifs répétitifs qui y semblent brodés, que l’on peut appeler cela une tenture – je me demande donc, disais-je à l’instant, plus que ce que cette tenture peut bien dissimuler, d’où elle peut bien provenir elle-même ? Car plus je l’observe et plus il me semble qu’elle est de grande qualité. Il me faudra demander à Braguelonne sa provenance lorsqu’il nous aura dévoilé son mystérieux “Masbaha” car j’en souhaite bien une pareil pour mon salon…, ajouta-t-elle avec un petit soupir en rabaissant ses lunettes de vue.

Le jeune homme ne répondit pas mais jeta un oeil rapide au drapé qui tombait depuis le plafond jusqu’au sol et prenait toute la largeur de la pièce, empêchant l’oeil de se glisser derrière lui. Il lui sembla, en effet, que le tissus de ce dernier n’était pas tout à fait aussi désuet et inintéressant qu’il avait pu le penser au premier abord. Il parvenait, en se concentrant suffisamment, à apercevoir d’élégantes formes et des motifs détaillés brodés en relief à sa surface. Ne s’y connaissant pas suffisamment pour évaluer le matériau simplement du regard, il ne savait dire quel genre de tissus avait été utilisé mais pariait sur du velour ou un tissus raffiné de ce genre. La couleur presque pourpre de ce dernier semblait également ressortir plus vivement maintenant qu’il y prêtait attention. A son arrivée son regard avait bien évidemment été attiré par ce grand drap rouge mais son coeur et son esprit s’étaient immédiatement transportés dans l’espace qu’il imaginait derrière celui-ci et vers le mystérieux objet, le fameux Masbaha rouge, cet objet mystérieux dont on ne savait presque rien sinon que Braguelonne le disait extraordinairement exotique et étrange et qu’il l’avait apparemment ramené de son dernier périple en Afrique.

Alors que son attention se détournait encore vers le sujet de cette soirée organisée par l’explorateur, un homme se leva du rang derrière lui et s’éclaircit la gorge bruyamment, attirant les regards vers lui. Attendant à peine que le silence fut tombé et que tous les spectateurs se soient concentrés sur sa personne, il retira le haut de forme qu’il portait, la veste en tweed et, à la surprise générale, son épaisse moustache et la barbe qui l’accompagnait, non moins épaisse. La femme à côté du jeune homme, qui s’était retournée avec quelque réticence poussa un petit cri et devint toute rouge, elle détourna le regard et cacha avec précipitation sa bouche ouverte en un grand O de sa main. Ce petit cri fut suivit d’un murmure de surprise dans l’assemblée et l’on put reconnaître les syllabes du nom de leur hôte prononcées dans un ordre décousu de-ci de-là. L’homme qui affichait un grand sourire prit alors la parole.

– Mesdames et messieurs, merci d’être venu ici ce soir. Pour ceux qui me connaissent, nul besoin de m’introduire mais pour ceux qui ne me connaîtraient pas encore, mon nom est Louis Braguelonne, pour vous servir. Il fit une petite révérence, laissant le temps à son auditoire de digérer l’information, avant de reprendre la parole. Veuillez m’excuser pour ce petit tour que je viens de vous jouer en me dissimulant auprès de vous sous une autre identité mais tout cela fait partie de la façon dont je souhaitais organiser la présentation. Il me fallait obtenir les réponses à certaines questions et il ne m’était pas d’autre moyen que de le faire ainsi, je vous l’assure.

Il s’inclina à nouveau, en signe d’excuse cette fois, puis se dirigea d’un pas assuré vers l’avant des sièges et s’arrêta lorsqu’il arriva devant le rideau pourpre, se tournant alors vers le public, toujours en souriant. Il étendit les bras de chaque côté et passa son regard sur ses spectateurs.

– Bienvenue, donc, à cette soirée où j’ai promis de vous faire part de l’une des plus étonnantes découvertes que j’ai pu faire au cours de mon voyage. Je vous ai promis quelque chose d’étonnant et de mystérieux, et bien me voici donc en train de tenir promesse. Il fit une pause. Vous avez tous, je l’imagine, entendu prononcer le nom de Masbaha avant ce soir, c’est même ce qui vous a poussé à venir si je puis me permettre de deviner, n’est-ce pas ? Eh bien, mesdames et messieurs, laissez moi donc vous présenter ce qu’est que ce Masbaha rouge dont vous entendez tant parler !

Il claqua des doigts et on apporta un tableau avec une carte de l’Afrique aux couleurs variées et étincelantes que l’on plaça derrière Braguelonne. Ce furent les deux hommes qui se tenaient de chaque côté de la tenture qui s’en chargèrent, à la surprise de presque toute l’assemblée qui ne les avait pas vu bouger d’un pouce de toute la soirée.

– Cette carte, mes chers amis, commença Louis Braguelonne en se décalant légèrement sur le côté pour que l’on puisse voir ladite carte, est l’une de celles que j’ai faites faire chez Marionnaud, un collègue à moi qui s’est depuis plusieurs années déjà reconverti dans la fabrication de cartes, et cela avec brio ! Selon mes indications précises, donc, il a fait confectionner cet ouvrage qui détaille les côtes mais aussi l’intérieur de ce grand et mystérieux pays qu’est l’Afrique. Voyez donc maintenant, avec mon assistance, le trajet que j’ai effectué au cours de ma dernière expédition. Ne vous inquiétez pas, votre patience ne sera pas requise bien longtemps encore et en sera fort récompensée, je vous l’assure !

Il entreprit alors, à l’aide d’un bâton qu’on était allé lui chercher, de décrire son trajet depuis Alger jusqu’à Khartoum, depuis Khartoum jusqu’à Kinshasa, depuis Kinshasa jusqu’à Maputo et depuis Maputo jusqu’au Cap, le tout par voie terrestre, à pieds ou à dos d’éléphant ou de chameau, et marine en suivant les rivières, à travers déserts, savanes et forêts vierges et, le plus souvent au péril de sa vie. Lorsqu’il parvint au terme de son trajet en Afrique du Sud, Braguelonne avait entièrement captivé les coeurs de son auditoire. Il continua son récit.

– Au terme de ce voyage, je rentrais ici, à Paris, comme vous le savez tous. Mais ce n’est pas de cela que vous voulez entendre parler il me semble, alors laissez moi plutôt vous conter mon escale à Kinshasa, ou plutôt sur l’île de M’Bamou, car c’est là, mesdames et messieurs que je rencontrai l’homme qui me fit cadeau de ce fameux objet que l’on appelle le Masbaha rouge et que je vais vous dévoiler ce soir. Il fit une pause pour s’assurer de l’effet de sa déclaration sur son auditoire avant d’enchaîner, visiblement satisfait. Dès mon arrivée à Kinshaha j’entendis prononcer la première fois, auprès de mon hôte, un marchand de pierres précieuses, le nom de Masbaha rouge. Je dis prononcer pour la première fois car j’avais, quelques mois auparavant, lu ce même nom dans l’un des livres de Sir Pierce, l’un des grands explorateurs du continent Africain de notre histoire, qui étaient passé par là bien avant moi. C’est d’ailleurs précisément ce qui m’avait amené à décider de passer par Kinshasa à mon départ : en apprendre plus sur ce mystérieux nom que Pierce décrivait comme le plus grand mystère de son séjour à Kinshasa. Qu’était-ce que ce Masbaha rouge ? Un bijoux ? Une épice ? Un animal ? Pourquoi autant de mystère autour d’une telle chose ? Je n’en savais rien mais j’étais bien déterminé à éclaircir ce mystère…. Il me fallut trois semaines et de nombreuses connexions pour trouver la trace de ce mystérieux nom. Les habitants eux-mêmes ne semblaient pas en savoir plus que moi à ce sujet. ce n’est peut-être que par chance que je croisais un jour la route d’un vieux chaman qui avait, de son maître, entendu parler de cet objet. Il croyait se rappeler en savoir la localisation, dans un petit village sur l’île de M’Bamou, située au nord de la ville sur le fleuve Congo. Je lui demandais des précisions mais il ne sut m’en dire plus quant à la nature de ce mystérieux objet. Car c’était un objet, comme j’avais pu le déduire lors de ces trois semaines. Le Masbaha rouge n’était pas, ou en tout cas n’était plus, un être vivant. Je me rendis donc sur l’île de M’Bamou et demandait aux habitants ce qu’ils savaient de l’objet de ma quête mais les versions divergeaient à chaque fois. Pierce lui, voyait d’abord une épice avant, comme moi, de réaliser que son existence ne pouvait qu’être extrêmement rare ou unique puisque l’on en connaissait l’existence sans pour autant en voir un grand nombre. Certains indigènes y voyaient un joyaux précieux, d’autres un sort recelant le pouvoirs de leurs ancêtres, d’autres encore une relique des temps passés, mais toutes ces réponses se révélaient soit incertaines soit complètement aléatoires. Une seule me marqua par la précision des détails et la certitude dans sa formulation, ce fut celle d’une jeune femme, fille du défunt médecin du village. Marqué par ce court échange je lui demandais des détails et elle m’avoua, après lui avoir assuré de la bienveillance de mes intentions, qu’elle pourrait me montrer ce fameux Masbaha rouge si j’acceptais de l’en débarrasser. Elle m’emmena alors chez elle, une grande habitation plusieurs fois centenaire, construite dans du bois précieux et qu’elle gardait malgré sa taille bien trop grande pour elle en l’honneur de son père. Elle m’introduit dans le grand salon où j’aperçus cette tenture qui se trouve derrière moi et qui cachait une partie de la pièce. Elle me fit alors l’histoire de la descendance de ses ancêtres et de la passation de ce mystérieux objet – que je vous passe pour le moment mais dont je vous ferait part plus tard si vous le souhaitez – avant de me faire la révélation de la vraie nature du Masbaha rouge. J’en fus frappé et ne pus la croire d’abord, mais une fois l’assurance de la véracité de ses paroles obtenue et un regard plus approfondi sur l’objet de ma quête je fus entièrement convaincu… Je vais à présent moi aussi vous révéler la vraie nature du Masbaha rouge mais, juste avant cela – ne vous inquiétez pas ce ne sera pas long -, laissez moi vous poser une simple question, la même qu’elle me posa alors…

Braguelonne fit une nouvelle pause et passa son regard sur chacun des membres de l’audience, celle-ci était pendue à ses lèvres et n’attendait qu’une chose : la libération de la révélation. Il prit une inspiration avant de continuer.

– Mes chers amis, que pensez-vous de cette tenture d’un magnifique rouge pourpre qui se trouve derrière moi ?, demanda-t-il avec un petit sourire aux lèvres.


Une nouvelle écrite dans le cadre d’un cours d’écriture créative.

Je n’en suis pas totalement satisfait, elle mériterait d’être quelque peu étoffée.

À retravailler.

Le caisson de verre – Nouvelle

Le caisson de verre

– environ 3900 mots –

C’est vers l’année dix huit cent quatre-vingt-deux que je vécus l’une des expériences les plus étranges de ma vie. J’étais alors en séjour à Varsovie chez Guillaume de L’orme, un ami proche que je n’avais revu depuis plusieurs longues années et qui était, je ne sais trop comment, parvenu à reprendre contact avec moi, m’invitant à passer l’été avec lui là-bas. J’acceptais son invitation avec joie et me rendais donc chez lui, dans une banlieue calme de la belle capitale polonaise. Nous y passâmes l’été dans l’un des plus grand calme que j’ai jamais pu connaître à flâner dans les vieux quartiers, à me cultiver aux joies de la culture polonaise et à y faire d’exquises rencontres. Je le remerciais infiniment de ce cadeau dès que l’occasion se présentait car, n’ayant jamais eu la possibilité voyager très loin et étant alors dans une période relativement houleuse de ma vie sentimentale, ce havre émotionnel me permit de me ressourcer. J’étais fasciné par le pays qu’avait choisi Guillaume comme résidence et par la vie qu’il y menait. Nous rattrapâmes également ces années perdues où nous ne nous étions pas parlé avec grande joie et, alors que l’été touchait à sa fin et que je me devais de repartir bientôt, il me raconta ce que je vais à mon tour vous raconter. L’une des histoires les plus intéressantes et étranges qu’il m’a été donné d’entendre et de croire, car des extravagances j’ai pu en entendre myriades, mais jamais quelque chose d’aussi vraisemblable ne m’étais parvenu jusqu’alors. Ainsi, un soir chaud et sec de cet été que les gens de l’Est connaissent si bien, il me présenta un tableau datant du siècle précédent et réalisé par un maître vénitien du nom de Canaletto ; son plus grand chef d’œuvres selon Guillaume. Le nom de ce tableau est resté gravé dans ma mémoire malgré le passage du temps car c’est à partir de celui-ci que toute l’histoire s’est constituée. C’est donc un soir d’été qu’il me présenta à nouveau La Régate sur le Grand Canal du maître Canaletto, l’un des seuls tableaux composant la maigre collection de mon ami mais auquel il semblait tenir plus que tout. Je me souviens qu’il l’avait appelé à mon attention quelques semaines auparavant mais je n’en avait rien noté de spécial, à ma grande erreur comme je le réalisai alors à mesure qu’il m’en dictait l’histoire.

« Veux-tu que je te conte une bien étrange histoire ?, m’avait-il demandé ce soir là alors que nous nous tenions tous deux sous le patio.

– Bien sûr, lui avais-je répondu avec enthousiasme. »

Il faut savoir que Guillaume a toujours eu un don pour raconter les histoires. Les récits, dans sa bouche, prenaient une allure de réel, de vrai, peu importe qu’ils le soient ou non. Mais cette soirée là je compris qu’il ne me racontait que la plus pure des vérités, telle qu’il l’avait entendue lui même.

« Ce tableau ne te semble pas extraordinaire au premier abord, n’est-ce pas ?, me demandait-il lorsque nous fûmes arrivés dans son grand salon.

– Non, je dois l’avouer. C’est une belle œuvre mais qui me paraît tout a fait ordinaire dans sa beauté, étais-je forcé de lui répondre car il était tout à fait vrai que je n’en avais pas été frappé jusqu’alors. »

Il acquiesça avant de sourire.

« Et ne trouves-tu pas cela étrange qu’il soit dans un caisson de verre ? »

Cette remarque fut la première qui me fit me questionner sur ses intentions en me racontant cette histoire et sur l’histoire de l’œuvre de Canaletto. En effet, le tableau était protégé par un caisson de verre magnifiquement taillé et qui semblait avoir été créé spécialement pour celui-ci.

« Ce caisson est, autant que l’œuvre elle-même, une part du mystère qui entoure son histoire, m’expliqua-t-il alors. »

Il m’annonça alors, avant de commencer son récit, que tout ce qu’il comptait me raconter, que cela me sembla incroyable, impensable voire même impossible, était tout à fait véridique et que sur ce sujet là il ne fabulait point. Je ne répondis pas mais pris le parti de lui donner ma confiance, rarement l’avais-je vu aussi sérieux lors d’un récit, y compris au cours de ce même été. Lui qui était toujours souriant et prêt à rire de ses fantaisies me regardait avec un calme qui me fit alors presque froid dans le dos.

« C’est à la fin de l’année dix sept cent trente cinq donc, commença-t-il, que Canaletto termina ce tableau que tu peux voir ici, cher ami. Mais c’est en dix sept cent quatre vingt cinq, soit un demi siècle plus tard que son histoire commence réellement. »

Il me raconta alors comment une dizaine d’années auparavant il avait rencontré, lors d’un voyage en Espagne, un vieux prêtre du nom de Frère Ernando dans un monastère près d’un petit village sur la côte ouest. Ce dernier, après l’avoir accueilli chaleureusement dans son monastère et après avoir déterminé une passion commune pour l’art, l’avait introduit à la précieuse collection qu’il gardait depuis le décès de l’abbé. Il lui avait alors présenté ce qu’il considérait comme le chef d’œuvre de la collection, le-dit tableau de Canaletto. Ce dernier possédait déjà à cette époque son encadrement de verre et c’est ce Frère Ernando qui lui avait raconté l’histoire qu’il me contait à présent.

« Ce que me dit cette homme cet après midi là me marqua grandement et j’en suis certain, il en sera de même pour toi mon ami, me prévint Guillaume avant de poursuivre. C’est donc à l’aube du printemps de l’année dix sept cent quatre vingt cinq, me raconta ce vieil homme dont les yeux pétillaient de malice, que notre histoire commença. C’est à cette époque là que Gustav Vandebruck, un ex armateur néerlandais, revint chez lui en possession de l’œuvre de Canaletto, achetée à un propriétaire de galerie d’art vénitienne pour une somme faramineuse et avec pour seule connaissance de cette œuvre le nom de son auteur et l’origine plus qu’étrange du caisson de verre qui le protégeait. Le même que tu peux à présent voir ici, me glissait alors Guillaume, s’interrompant momentanément dans son récit pour me laisser le temps de m’en imprégner. Fait étonnant pour qui eut connu l’ancien armateur, poursuivit-il après quelques secondes, puisqu’il n’était pas un grand amateur de peinture, préférant les œuvres sculptées et la musique, et d’autant plus surprenant que d’après le Frère Ernando il ne fut jamais extrêmement riche de par des dettes acquises au long de sa carrière, et jamais bien dépensier non plus. Toujours est-il qu’en ce début de printemps il se retrouva en possession de ce joyau chez lui et lorsqu’un ami de longue date arriva pour passer quelques jours chez lui il le trouva en plein nettoyage de ce fameux caisson de verre si finement taillé. Cet achat, quelque peu excessif l’étonna tout d’abord lorsqu’il l’apprit de la bouche même de l’ancien armateur, car il savait sa réputation de petit dépensier. Cet ami comprit cependant a quel point l’homme était tombé amoureux, ou devrais-je dire passionné, de ce tableau lorsqu’il l’écouta en parler tout les reste de l’après midi, depuis la description du premier regard qu’il y avait jeté jusqu’à l’acquisition relativement aisée de ce dernier tout en passant par l’avertissement étrange du propriétaire de la galerie dont il n’avait compris le sens. « Attention ! Jamais ne le sortir de son caisson pour longtemps car risque de s’abîmer. » Ce fut là ce que l’armateur en avait compris, son Vénitien étant un peu malaisé. C’est sur ces mots que Vandebruck et son ami réfléchirent toute la soirée, ne parvenant pas une explication plus claire que celle que l’armateur avait découvert seul : le caisson servait à protéger le tableau contres le passage du temps. Le lendemain l’ami trouva l’ancien armateur devant le tableau, fasciné par ses détails et sa précision, et content de lui car il venait de finir de nettoyer la vitre centrale. On pouvait à présent l’admirer sans rien ne perdre de sa richesse au travers d’une couche de sale accumulée au fil des ans. Les jours suivant passèrent vite et bientôt l’ami dût rentrer chez lui, non sans avoir pu admirer le tableau aux côtés de l’ancien armateur pendant de nombreuses heures. Ils se quittèrent sur une singulière remarque, singulière mais qui ne frappa pas l’ami de premier abord : l’ancien armateur lui avoua avoir l’impression que la vitre affadissait les couleurs du tableau comparé au moments où il avait pu l’admirer sans lorsqu’il nettoyait le caisson de verre. Ce n’est qu’au fil des semaines suivantes que l’ami comprit que cette remarque n’avait en fait rien d’anodin. L’armateur se plaignit au cours de nombreuses lettre, non plus nombreuses qu’à l’ordinaire mais singulièrement centrées sur le tableau, que le caisson de verre desservait la beauté du tableau et qu’il avait pu le constater de ses propres yeux à plusieurs reprises. Intrigué par cette remarque, et par une dernière lettre de Vandebruck où celui-ci disait avoir l’impression de voir une tache plus sombre là où il ne devait normalement se trouver que la couleur dorée des briques du bâtiment. Il disait savoir cela avec certitude car il avait étudié chaque recoin du tableau au fil des jours. Il disait également avoir d’abord cru à une trace sur le verre, puis à un défaut dans ce dernier mais après nettoyage, rien n’y fit, il retrouvait la mystérieuse tâche. Finalement il avait inspecté le tableau lui même et n’avait pu que constater qu’elle s’y trouvait comme si elle y avait toujours été. Pourtant il jurait sur son honneur qu’elle fut apparue après son acquisition. Intrigué et quelque peu inquiet de cette tournure obsessive de la part de l’ancien armateur proposa alors de lui rendre à nouveau visite, ce que Vandebruck accepta chaleureusement, se déclarant ravi de pourvoir lui confirmer son histoire de visu. Cependant c’est un ancien armateur déchaîné et hors de lui l’accueillit à son arrivée. Vandebruck accusa son ami de l’avoir trahi, d’avoir lui même ajouté cette tache sur le tableau et de la noircir un peu plus chaque jour. Car la tache semblait, aux yeux de l’ancien armateur, s’assombrir et s’étendre à vu d’œil, passant d’un simple point noir de la taille d’une aiguille à une silhouette de la taille d’un homme, à l’échelle de la peinture bien sur. »

Guillaume fit alors une pause, m’intimant de me rapprocher du tableau, et pointa silencieusement du doigt le coin inférieur gauche du tableau derrière près d’une des grandes entrées du bâtiment aux draperies rouges et bleues. Il me désignait le côté gauche de la porte centrale, je pus en effet y apercevoir la silhouette d’un homme masqué après quelques instants d’observation minutieuse.

« Ne comprenant pas ce qu’il se passait, l’ami tenta d’abord de raisonner Vandebruck, mais rien n’y fit, le vieil armateur ne démordait pas et semblait presque fou. Ils en vinrent presque aux poings si ce n’est pour l’apparition de la domestique de Vandebruck qui arriva à ce moment exact et les surprit tous deux en s’écriant. Vandebruck sembla alors se calmer mais défaillit presque aussitôt et on dût le monter dans sa chambre. Les jours qui suivirent, son ami resta à son chevet presque constamment, s’occupant de l’ancien armateur avec soin. Lorsqu’il fut enfin revenu à lui, presque une semaine plus tard, il se confondit en excuses, expliquant qu’il ne savait pas ce qui avait bien pu le pousser à agir de la sorte. Qu’il devait avoir passé trop de nuits blanches à observer la magnifique œuvre de Canaletto. Son, ami, rassuré de le voir remis de ses émotions au cours des jours suivants, prit alors congé et rentra à Rotterdam. Ils continuèrent de correspondre au cours des mois suivants, le vieil armateur lui assurant qu’il allait tout à fait mieux après avoir relégué le tableau à sa cave pendant quelques temps. Ce fut au mois d’avril suivant, soit presque huit mois après l’incident, que l’ami reçut les dernières nouvelles de l’ancien armateur, ce dernier était décédé dans son salon un soir de printemps. L’ami se rendit à son enterrement et apprit de la bouche de la domestique que le vieil homme était décédé dans le plus grand calme en observant pour la dernière fois le chef d’œuvre du peintre vénitien qu’il chérissait tant et qu’il avait fait ressortir de sa cave quelques jours avant. Il apprit également que se sentant presque partir, il avait demandé à lui faire léguer le tableau. Malheureusement c’est ici que s’arrête l’histoire du tableau jusqu’à sa découverte par le père Ernando plusieurs décennies plus tard car, l’ami ayant récupéré le chef d’œuvre et ayant lui aussi été captivé par sa beauté, il fit le récit de sa découverte dans un journal, y incluant les détails à propos de l’armateur que je viens de te citer, mais n’élaborant que très peu sur sa propre vie. »

Guillaume encore une fois fit une pause, se tournant à nouveau vers le tableau, et le fixa pendant de longues minutes, en silence, l’air pensif. Je ne le dérangeai pas, me plongeant moi aussi dans une contemplation de la surprenante œuvre. Elle criait en effet de vérité et on aurait dit qu’à tout moment elle aurait pu s’animer et que l’on aurait entendu les cris et les bruits des rames des bateliers s’en échapper. Je perdis presque notion du temps et ne recouvrai mes sens que lorsqu’il recommença à parler.

« La suite de mon histoire se fera par l’intermédiaire des mots du Frère Ernando mais ne désespère pas, nous en arrivons bientôt à bout. Ce cher Ernando, donc, me raconta avoir trouvé cette pièce dans un ancien musée, à demi cachée sous des piles de draps et conservée dans son caisson de verre. C’est une pauvre veuve qui l’avait récupérée de son mari, qui lui même l’avait obtenu lors d’une vente aux enchères quelques années après la mort de l’ami de Vandebruck. Ernando en remonta l’histoire au cours des années et cette trame est celle qu’il obtint avec une grande confiance en son exactitude. L’œuvre était passé des mains de Canaletto dans celles de son fils qui, dépassé par les dettes, l’avait revendue à un collectionneur d’art, propriétaire d’une galerie d’art qui lui même l’avait vendue à Vandebruck. De Vandebruck à son ami, de son ami à une remise, et ce pendant plusieurs années en vue de la vente aux enchères, puis à un nouveau propriétaire qui, à son décès peu de temps après, l’avait laissé à sa veuve. Dépassée par son chagrin et le tableau lui rappelant son mari qui lui l’avait offert en guise de cadeau pour leur vingt-cinquième anniversaire de mariage, le remisa au grenier pendant les années qui suivirent jusqu’à sa mort, à laquelle elle légua toutes ses possessions à l’église. Ce fut l’abbé dont je te parlais plus tôt qui la récupéra et qui en fit la pièce maîtresse de ses quartiers, seule richesse qu’il s’autorisait dans ces dernières années, avant qu’elle ne soit remisée à la cave après son décès et que le frère Ernando la découvre en en faisant l’inventaire. Ernando lui même n’eût que peu de temps pour admirer cette œuvre puisque, recherchant avant tout à éclaircir son passé énigmatique, il voyagea dans toute l’Europe pendant plusieurs années. Lorsque je le rencontrais, il revenait tout juste de son ultime voyage à Venise et m’avoua n’avoir eu le temps d’admirer le tableau que quelques heures tout au plus. La raison à cela fut qu’il n’était pas amateur d’art lui même, l’abbé l’étant beaucoup plus que lui, mais plutôt d’histoire et de mystères et qu’il s’était retrouvé fasciné par l’histoire atypique de cette œuvre plus que par son contenu. L’abée était décédé plusieurs mois auparavant, lui léguant toute la collection du monastère. Ernando me raconta donc toute cette histoire, arrivant jusqu’au moment de ma visite et de notre présence dans la cave du monastère. Il me demanda alors ce que j’en pensais. Devant devant cette interrogation étrange je sus que répondre et il m’expliqua alors la raison de cette question, raison qui est le centre de l’étrangeté liée à l’œuvre de Canaletto et dont je voulais te faire part. Il me l’expliqua au travers d’une autres question : ne trouves-tu pas, mon cher ami, car il m’appelait déjà son cher ami, que cette œuvre sème la mort dans son sillage ? Une mort douce et anodine, certes, mais une mort tout de même ? D’abord surpris par cette question, je pris le temps d’y réfléchir, considérant sérieusement ce qu’il venait de m’avouer. Nous poursuivîmes cette discussion pendant plusieurs heures, admirant le tableau par la même occasion, avant de remonter et de se quitter pour la nuit. Mais avant de te faire part de la chose la plus étrange qu’il m’avait dit jusqu’alors, je souhaite avoir ton avis, que penses-tu du parcours de cette œuvre ? »

Face à cette question je restais, comme lui l’avait été plusieurs années auparavant, sans voix. Aussi haussais-je les épaules et l’invitais-je à poursuivre.

« Moi aussi je me trouvais sceptique, et je dois t’avouer qu’aujourd’hui c’en est toujours le cas, mais depuis quelques semaines je me trouve parfois à en être convaincu : cette œuvre possède quelque chose de surnaturel. »

Guillaume laisse planer un silence dans la pièce et je vis un léger sourire s’étirer sur son visage lorsque je tournais momentanément la tête vers le tableau de Canaletto.

« Vois-tu, me dit-il alors en se levant, le frère Ernando eût cette théorie que l’œuvre de Canaletto est si belle, si réaliste qu’elle posséderait le pouvoir de happer nos âmes et nos sentiments en son cœur, et non pas juste de nous captiver momentanément. Mais pour cela, me dit-il il y a maintenant une dizaine d’années, il faut que nous, mortels, posions directement nos yeux sur ce bijoux de peinture. »

A mesure qu’il parlait il s’était dirigé vers le tableau et en avait descellé la parois avant du caisson de verre et, avec une précision parfaite, il retira celle-ci en même temps que sa voix fondit dans le silence de la nuit. Je ne suis toujours par complètement certain de l’origine du sentiment qui me saisit alors mais je fut instantanément happé, comme Guillaume me l’avait décrit, par les couleurs qui me semblèrent mille fois plus vives que derrière la fine paroi de verre. J’étais fasciné par le réalisme et le « vivant » de l’œuvre, que j’attendais de voir s’animer d’un instant à l’autre. Je restais ainsi pendant un temps qui m’est inconnu à admirer chaque détail, chaque recoin, chaque ombre qui se dressait sur le canal. Je cru même voir l’une d’entre elle, celle-là même que Guillaume m’avait désigné quelques minutes plus tôt, se mouvoir et me saluer de sa main gantée. Ce n’est que lorsque Guillaume remit en place la paroi de verre que le charme fut rompu, et même alors, je ne repris complètement connaissance que lorsque je l’entendis rire. Il me désigna et je vis que je me trouvais debout, non loin de lui, la bouche entrouverte et le bras étendu vers le tableau à présent scellé dans son caisson. Je rappelle même avoir senti la trace froide d’une larme sur ma joue.

« Je ne saurais dire avec exactitude si cela est du à la maîtrise du pinceau par le maître Canaletto ou, comme le prétendais le frère Ernando, à un pouvoir mystique, mais comme tu peux le voir il est tout a fait vrai qu’il possède une certaine emprise sur l’âme humaine. Le frère Ernando me légua cette pièce d’une beauté incroyable après sa disparition il y a de cela plusieurs années mais ce n’est que depuis quelques mois seulement que j’ai pu le faire parvenir jusqu’à moi sans en risquer l’endommagement. »

Il me raconta alors comment quelques semaines avant mon arrivée il avait enfin pu le faire installer et que la fascination qu’il avait jadis ressentie pour l’intrigante œuvre était revenue à sa seule vue. Nous restâmes ainsi à discuter à la lueur faiblarde des chandelles devant le tableau du maître Vénitien pendant le reste de la nuit. Guillaume m’avoua avoir déjà passé plusieurs nuits blanches à céder à sa fascination pour les détails et qu’il lui avait même semblé par moment voir lui aussi une tâche noire apparaître là où il ne devait pas s’en trouver. Je ne ris pas, ne me moquais pas, tant ma fascination était grande, à la fois pour ses paroles et pour le tableau. Je me surpris moi-même à chasser des yeux la vision d’une pâle silhouette qui semblait apparaître à la lisière de ma vue. J’attribue à présent cela à la fatigue, autant d’heures passées à admirer un tel chef d’œuvre auraient suffi à assommer n’importe quel homme. Le jours pointait déjà à travers la fenêtre lorsque nous nous quittâmes, non sans un dernier regard vers l’œuvre de Canaletto, enfin pour aller se reposer. A mon réveil je retrouvais Guillaume déjà habillé, admirant le tableau dans le grand salon. Nous passâmes les jours qui suivirent à explorer le reste de la magnifique vieille ville avant que je ne dusse rentrer. Ne nous discutâmes que très peu du tableau, ne le mentionnant qu’ici et là lors que brefs échanges, mais à chaque passage dans le salon nos yeux y dérivaient inévitablement. Je rentrais à Paris avec toujours en tête cette étrange histoire et le souvenir de ce moment d’éclatante beauté, et trouvais pendant un temps ma vie bien monotone et fade. Je ne reparlais jamais de cette expérience jusqu’à aujourd’hui, pas même en guise de récit exotique de pays lointains lors de soirées, préférant garder cela pour moi tel un joyau précieux. Si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce que les circonstances m’y autorisent et m’y poussent. Il y a un peu plus d’un mois j’appris ainsi, à ma grande tristesse, la nouvelle surprenante du décès de Guillaume. Ce fut un vrai choc et, voulant partir immédiatement pour Varsovie afin de me rendre à son chevet, j’en fut, à mon grand dam, empêché pour diverse raisons personnelles. Mais c’est il y a un peu moins d’une semaine, alors désespéré de jamais pouvoir me libérer pour aller lui rendre hommage, que je reçu une nouvelle plus surprenante encore : dans l’une des clauses de son testament, il me léguait « une œuvre d’une grande valeur » pour lui. Je dois avouer que je fus quelque peu surpris en découvrant le colis qui accompagnait ce document officiel, le souvenir de ce tableau de maître s’était partiellement effacé de ma mémoire au fil des années. Mais en retrouvant ce caisson de verre, son souvenir redevint presque immédiatement limpide et je m’en souvint comme si cela avait eu lieu hier. Depuis un peu moins d’une semaine donc, je n’ai pu que céder au loisir de l’admiration de la peinture de Canaletto. Je n’ai cependant pas eu le courage de retenter l’expérience qu’il me fit faire à l’époque car un mot de lui, ajouté au caisson de verre m’en dissuada. Une simple lettre à laquelle était rattaché le feuillet d’un vieux journal de comptes. La lettre, visiblement écrite de la main de mon ami, ne disait presque rien sinon que le feuillet avait été retrouvé par Ernando dans les carnets du propriétaire de la galerie à qui Vandebruck avait racheté le tableau à Venise. On pouvait y lire noir sur blanc, ou plutôt jaune foncé sur jaune plus clair, du fait du passage des années, une liste des différentes œuvres obtenues et vendues par le propriétaire de la galerie et le nom de La Régate sur le Grand Canal y figurait, sous titré d’une courte phrase écrite dans ce qui devait être de l’encre rouge à l’époque et qui, malgré ma connaissance réduite de la belle langue Vénitienne, disait ceci : « Attention ! Ne jamais sortir l’œuvre de son caisson trop longtemps au risque de s’abîmer. ».


Nouvelle écrite dans le cadre d’un atelier d’écriture.

Toutes mes excuses pour les éventuelles fautes et erreurs restantes, même après plusieurs relectures.

Au petit bonheur

Aujourd’hui c’est jour de marché. Je le sais et je compte bien en profiter. L’odeur du basilic sur un étal rectangulaire, les haricots verts tout frais et un cageot de pommes de terre rempli à ras bord ! Tout cela me donne déjà envie, j’en ai l’eau à la bouche. Toutes ces couleurs et ces odeurs alléchantes…

Rouge des poivrons, violine des aubergines, jaune des citrons. Les senteurs sucrées des fraises et les arômes du persil se mêlent à l’odeur boisée des noisettes. Quelle tentation ! Difficile de résister…

Une pile de pommes attend la main qui saisit, la bouche qui croque. Si seulement ce pouvait être la mienne… Quel bonheur en perspective !

Un homme en blouse verte apparaît au dessus de toute cette marmaille de piments survoltés, de menthe sauvage, de dignes asperges, d’opulentes pastèques.

Je virevolte parmi les allées, passant d’étal en étal, impatient de tout goûter. Pourvu qu’il en reste…

“Il est beau, il est bon, il est pas cher mon melon !”

Oh comme je le sais. Je les observe depuis un moment, résistant avec difficulté à leur appel.

“Les beaux melons, les bons melons de Cavaillon; achetez mes bons melons !”

Un peu de patience, la voie sera bientôt libre et alors, droit au bec le melon !

La gouaille de la voix se mêle au brouhaha ambiant, aux cris des commerçants, au rires des passants et s’envole loin des courgettes zébrées et des rustiques poireaux, au dessus, loin au dessus… jusqu’à moi…